Un violoncelle de Gennaro Gagliano joué par Sir John Barbirolli

Du 1er au 3 décembre 2020 se tiendront à Vichy Enchères les ventes d’instruments de prestige. C’est en beauté que celles-ci s’achèveront le jeudi 3, par une sélection d’instruments des plus grands Maîtres – essentiellement des violons et archets – mais aussi des surprises, dont un violoncelle qui ne saurait passer inaperçu… 


Gennaro Gagliano

L’un des plus grands luthiers de l’école napolitaine

Violoncelle de Gennaro GAGLIANO
Violoncelle de Gennaro GAGLIANO

Un coup d’oeil suffit à percevoir l’intérêt de l’instrument. Un intérêt d’abord esthétique, puisqu’on est frappé par sa beauté, mais aussi historique, comme le suggère son état remarquable. Une question se pose alors : qui en est l’auteur ? L’étiquette originale, par chance sauvegardée, porte mention de “Januarius Gagliano”. Gagliano, c’est le nom de l’une des dynasties de luthiers napolitains les plus importantes des XVIIIème et XIXème siècles. La tradition de la lutherie à Naples semble dater de la fin du XVIIème siècle. L’un des tout premiers Maîtres est Mattio Poppella. Alessandro Gagliano, fondateur de la dynastie bien connue en aurait été le disciple. Cette tradition va s’ancrer de plus en plus tout au long du XVIIIème siècle. Outre les Gaglianos, d’autres dynasties vont bientôt émerger (Les Ventapane, les Vinaccia). Au sein de la famille Gagliano, Gennaro (c.1740 – c.1780), fils d’Alessandro et frère de Nicola, est considéré comme l’un des plus grands.

Violoncelle de Gennaro GAGLIANO
Violoncelle de Gennaro GAGLIANO

Son style allie à la fois finesse et élégance dans le dessin de ses modèles, précision dans la réalisation technique (la pose du filet, la découpes des ouïes sont toujours impeccables) et robustesse notamment dans la conception des voûtes de ses instruments. Les volutes aux profils élancés, le vernis légèrement sec aux teintes allant du jaune-orangé à l’orangé-brun plus soutenu sont là pour rappeler que si Gennaro sut développer un style propre à lui, son oeuvre reste tout de même très marquée par la tradition napolitaine.

Autant des détails qui font de ses instruments de véritables oeuvres d’art très prisées aujourd’hui par les musiciens et les amoureux de l’école italienne du XVIIIème siècle.

Ses violoncelles sont particulièrement appréciés des musiciens car il a su développer un modèle personnel aux qualités acoustiques indéniables.


Une singularité formelle

Violoncelle de Gennaro GAGLIANO
Violoncelle de Gennaro GAGLIANO

L’école napolitaine a longtemps été considérée – à tort – comme une école de moindre importance en comparaison des écoles de Milan, de Venise et surtout de Crémone. Il est vrai que l’on peut parfois rencontrer au sein même de la dynastie Gagliano, des instruments de qualité inférieure dans leur réalisation qui étaient à n’en pas douter destinés à une clientèle de dilettanti ou de musiciens de rue. Mais il existe aussi de somptueux instruments, réalisés avec tout le savoir-faire et la maîtrise que l’on peut attendre d’un luthier qui possède son art. Ce violoncelle en est un parfait exemple, puisqu’il combine le savoir-faire de l’école napolitaine et une approche stylistique personnelle. En outre, l’influence des grands Maîtres de l’âge d’or de la lutherie italienne est ici perceptible. Nul doute que ce violoncelle ait été conçu pour un musicien exigeant ou un collectionneur important. Les bois utilisés sont de premier ordre. Le fond d’une pièce (très rare pour un violoncelle) est d’un érable légèrement moucheté à ondes très vives particulièrement séduisant.

Violoncelle de Gennaro GAGLIANO
Violoncelle de Gennaro GAGLIANO

Les zones où les ondes se font plus discrètes (au centre) ont été rehaussées à l’encre de chine. Coquetterie de l’auteur ou volonté de produire un instrument visuellement irréprochable ?La tête d’un bel érable à ondes régulières est magnifiquement sculptée. Elle est agrémentée d’un chanfrein noirci, autre détail que l’on rencontre habituellement peu à Naples et qui vient encore souligner l’importance que devait avoir le dédicataire de ce violoncelle ainsi que la volonté de l’artisan de s’employer au mieux à honorer cette commande prestigieuse. Les vernis employés habituellement par les luthiers napolitains n’avaient pas la complexité ni la richesse de teintes de ceux que l’on retrouve à Venise ou Crémone. Néanmoins, celui appliqué par Gennaro sur son violoncelle et d’une qualité irréprochable. Il est plus épais et de consistance plus souple, ce qui lui a permis de ne pas se craqueler au fur et à mesure des années. Incroyablement préservé dans sa quasi totalité, d’un orangé soutenu tirant sur le jaune d’or dans les zones légèrement dégradées…


Une provenance exceptionnelle

Embed from Getty Images

Ce violoncelle, on l’aura compris, est d’un intérêt considérable d’un point de vue « technique » mais également artistique. À instrument exceptionnel, musicien exceptionnel. À qui pouvait-il appartenir ? La provenance peut conférer une dimension supplémentaire, cette fois-ci historique, à l’instrument en le liant à une figure de l’histoire de la musique. Dans le cas du violoncelle de Gennaro Gagliano, sa provenance est véritablement prestigieuse. Il fut, en effet, l’instrument de Sir John Barbirolli qui, avant de devenir le chef d’orchestre acclamé, avait débuté sa carrière en tant que violoncelliste. S’imaginer que Barbirolli joua avec cet instrument le concerto pour violoncelle d’Elgar sous la direction du compositeur est renversant !


Un état de conservation remarquable 

L’incroyable carrière de Barbirolli en tant que chef d’orchestre l’a certainement conduit à délaisser la pratique instrumentale pour la direction. Cela pourrait expliquer l’incroyable état de conservation du violoncelle (que l’on peut mesurer à la préservation presque intégrale du chanfrein noir sur la tête – fait très rare pour des instruments de cet âge). Réalisé vers 1760 (l’étiquette donne une date peu lisible), ce violoncelle, après Sir John Barbirolli, appartint à deux autres musiciens, dont un français, particulièrement soigneux.

Violoncelle de Gennaro GAGLIANO
Violoncelle de Gennaro GAGLIANO

Une pièce de collection

Aujourd’hui, à qui serait destiné un tel instrument ? Sans conteste à un très bon musicien – le violoncelle étant d’une admirable qualité. Néanmoins, son intérêt historique et artistique, combiné à son remarquable état de conservation, en font une rareté, et ainsi, un objet de collection. Alors rendez-vous le 3 décembre pour connaître la suite de son histoire…


Sir John Barbirolli

(Londres, 1899 – 1970)

Embed from Getty Images

Né en 1899 à Londres, Giovanni Barbirolli est issu d’une famille franco-italienne. Chef d’orchestre et violoncelliste, il s’initie au violon dès l’âge de quatre ans, puis débute le violoncelle à dix ans avant d’intégrer le Trinity College of Music de Londres en 1910. Il obtient rapidement une bourse lui permettant de se former à la Royal Academy of Music de Londres, de 1912 à 1916. C’est au cours de son engagement dans l’armée, en 1917, qu’il dirige pour la première fois un ensemble instrumental. Aspirant à devenir chef d’orchestre, il participe à la fondation – à Chelsea en 1924 – de la Guild of Singers and Players Chamber Orchestra, dont il prend la tête. En 1926, The British National Opera Company l’invite à diriger son orchestre lors d’une tournée. Il continue à le diriger ponctuellement jusqu’en 1929, faisant ainsi ses preuves sur de grands classiques, tels que Madame Butterfly de Puccini. De 1929 à 1933, il est le premier chef de la Covent Garden Touring Company, qu’il délaisse pour prendre la direction du Scottish Orchestra de Glasgow, et ce jusqu’en 1936.

C’est aux États-Unis que sa carrière va réellement s’envoler, au milieu des années trente. En effet, en 1936, il succède à Arturo Toscanini, le célèbre chef d’orchestre italien, au Philharmonique de New York.

Embed from Getty Images

Ses concerts connaissent un tel succès que l’orchestre lui propose de devenir chef permanent. Il se mesure à des oeuvres contemporaines majeures et en assure les premières mondiales, dont celle de la Sinfonia da requiem de Britten. Il quitte son poste en 1942 et rentre en Angleterre, bien que le Los Angeles Philharmonic lui propose de devenir son chef principal.

A son retour en Europe, Barbirolli collabore avec le Hallé Orchestra de Manchester et débute un mandat qui durera jusqu’à sa mort – soit vingt-sept ans. Sa notoriété et son expertise le conduisent à diriger, parallèlement à son activité à Manchester, des orchestres aux quatre coins du monde – notamment à Berlin, Vienne et Rome. Il retourne également aux Etats-Unis et succède à Leopold Stokowski à la tête du Houston Symphony Orchestra, de 1960 à 1967.

Enfin, notons que John Barbirolli fait partie des grandes figures de l’histoire du disque, puisque des centaines de galettes ont été éditées par EMI, l’une des majors du disque de l’époque. Passionné et perfectionniste, il meurt en 1970 – quasiment derrière son pupitre – à la veille d’une répétition avec le New Philharmonia Orchestra de Londres, en vue d’une tournée au Japon. Sir John Barbirolli compte parmi les plus grands chefs d’orchestre de l’histoire, en atteste son vaste répertoire, de Schubert à Sibelius, en passant par Mahler, Corelli ou encore Stravinsky.

Un texte de Jean-Jacques RAMPAL & Jonathan MAROLLE (Maison VATELOT-RAMPAL) / Vichy Enchères
© Christophe DARBELET / Maison VATELOT-RAMPAL