Vichy Enchères

Un dessin d’Eugène Boudin dans la collection de Maurice Guyot ?

Cette feuille attribuée à Eugène Boudin présente un intérêt à la fois artistique et documentaire. Sa provenance, la collection de Maurice Guyot (1884-1974), la rattache au milieu culturel honfleurais, particulièrement attentif à la mémoire et à la diffusion de l’œuvre du peintre au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Le dessin représente une étendue d’eau bordée d’un rivage, animée par quelques pieux dressés dans l’estran. L’espace est dominé par un immense ciel traité par de larges hachures, traduisant les mouvements atmosphériques et les variations lumineuses qui firent la réputation du maître normand. Sur la feuille, plusieurs annotations manuscrites “clapotage”, “vent”, “mer” – fixent les impressions immédiates de l’artiste face au motif. Ces annotations météorologiques constituent l’une des caractéristiques les plus attachantes du travail préparatoire de Boudin. Toute sa carrière fut consacrée à l’observation directe des phénomènes naturels. Ses carnets et ses feuilles d’études témoignent de cette volonté de saisir non seulement un paysage, mais la fugacité d’un instant.

Par Cécile Alves-Convert, documentaliste pour Vichy Enchères

Le rapprochement avec un paysage conservé au musée d’Art et d’Histoire de Saint-Lô

La composition de cette feuille présente une proximité particulièrement intéressante avec le tableau Le Havre. Coucher de soleil sur le rivage, exécuté vers 1885-1890, conservé au musée d’Art et d’Histoire de Saint-Lô, dont on retrouve également des variantes dans par Robert Schmit dans son catalogue raisonné d’Eugène Boudin (vol. II, Paris, 1973, n° 2008).

Les deux œuvres partagent une organisation comparable de l’espace, composé d’une vaste étendue d’eau sur la partie inférieure de la composition tandis qu’un ciel monumental domine la scène. Sur la droite, une avancée de terre ponctuée de pieux structure la perspective.

Ces éléments correspondent vraisemblablement aux guideaux, ces dispositifs de pêche constitués de pieux et de filets fixes utilisés sur certaines parties du littoral normand. Leur présence fournit un indice topographique précieux. Longtemps associée au Havre, la toile de Saint-Lô a fait l’objet d’une nouvelle interprétation à la lumière de recherches menées dans les archives municipales du Havre. La disparition précoce de cette technique de pêche dans cette zone a conduit à privilégier une localisation plus large de l’estuaire de la Seine, entre Honfleur et Villerville.

Cette hypothèse rejoint naturellement l’univers géographique privilégié de Boudin, dont les études de côtes normandes furent réalisées tout au long de sa carrière entre Honfleur, Trouville, Villerville et les environs de l’estuaire.

Maurice Guyot : un collectionneur au cœur de la renaissance artistique de Honfleur

La provenance Maurice Guyot apporte au dessin une dimension historique particulière. Né en 1884, Maurice Guyot fut une personnalité importante du monde culturel français. Secrétaire général de l’Université de Paris puis secrétaire général de la Fondation Victor Hugo, il appartint à cette génération d’amateurs éclairés qui constituèrent, au cours du XXe siècle, des collections personnelles privilégiant les œuvres graphiques, les dessins et les témoignages de la création artistique française. Grand défenseur de Victor Hugo, il possédait naturellement un dessin de l’artiste

La même logique semble s’appliquer avec Eugène Boudin et expliquer la présence d’un dessin de cet artiste dans sa collection. En effet, son attachement à Honfleur fut particulièrement profond. En septembre 1956, il fut le fondateur de la Société des Amis du Musée municipal de Honfleur, association créée afin de soutenir le développement du musée et l’enrichissement de ses collections. Maurice Guyot en assura la présidence à sa création.

Cette initiative intervient à un moment essentiel de l’histoire de Boudin. Quatre ans plus tard, en 1960, le Musée municipal de Honfleur prend officiellement le nom de musée Eugène-Boudin, devenant progressivement l’un des principaux centres consacrés à la mémoire et à l’étude de l’artiste.

La présence d’une feuille attribuée à Boudin dans la collection Guyot prend donc un relief particulier, puisqu’elle s’inscrit dans l’environnement même qui contribua, après la Seconde Guerre mondiale, à replacer Eugène Boudin au premier plan du patrimoine artistique normand.

Le cercle artistique de Jean Dries et la mémoire de Boudin

Le lien entre Maurice Guyot et le milieu artistique honfleurais est également illustré par son amitié avec le peintre Jean Dries (1905-1973), qui réalisa son portrait à Honfleur.

Jean Dries occupe une place centrale dans la renaissance artistique de la ville au milieu du XXe siècle. Installé régulièrement en Normandie, il participa activement à la vie culturelle honfleuraise et contribua à la redécouverte des artistes liés à l’estuaire de la Seine.

En 1956, il rédigea notamment la préface du catalogue de l’exposition Les Boudin du Musée municipal de Honfleur, organisée à la galerie Katia Granoff à Paris. Quelques années plus tard, il deviendra conservateur du musée Eugène-Boudin.

Ainsi, Maurice Guyot et Jean Dries appartenaient au même cercle d’acteurs qui œuvrèrent à la transmission de l’héritage artistique de Honfleur. Leur action participa à un mouvement plus large, à savoir celui qui transforma progressivement Boudin, longtemps considéré principalement comme un peintre régional, en une figure majeure de l’histoire du paysage moderne.

Une provenance qui éclaire le parcours de l’œuvre

Les circonstances exactes de l’entrée de ce dessin dans la collection Maurice Guyot ne sont pas actuellement documentées. Aucun élément ne permet aujourd’hui d’identifier avec certitude le marchand, la galerie ou la vente publique par lesquels cette feuille aurait rejoint sa collection.

Cependant, cette absence d’information précise ne diminue pas l’intérêt de la provenance. Au contraire, elle invite à replacer l’œuvre dans le contexte intellectuel et artistique de son propriétaire.

Maurice Guyot n’était pas un collectionneur occasionnel. Il évoluait dans un réseau où circulaient naturellement les œuvres des artistes normands, fréquentait les milieux artistiques liés à Honfleur et participa directement à la valorisation institutionnelle de Boudin.

Dans les années 1950-1970, période durant laquelle Guyot constitua probablement une grande partie de sa collection, les œuvres graphiques de Boudin étaient recherchées par les amateurs spécialisés et circulaient régulièrement dans les ventes parisiennes, chez les marchands de dessins et dans les collections privées.

La présence de cette feuille dans son ensemble apparaît ainsi pleinement cohérente avec son parcours de collectionneur et son engagement pour défendre les artistes qu’il estimait tout particulièrement.

Une feuille intime, fidèle à l’art du “roi des ciels”

Au-delà de sa provenance, ce dessin possède les qualités qui font la singularité des études de Boudin, que ce soit dans l’économie du trait, l’attention au mouvement de l’air, l’observation directe du paysage ou l’importance donnée au ciel.

Boudin écrivait lui-même son désir de saisir “l’instantanéité” des phénomènes naturels.

Avec son ciel largement ouvert, ses indications manuscrites et son évocation d’un rivage normand, cette feuille appartient pleinement à cet univers.

Associée à la prestigieuse provenance Maurice Guyot et replacée dans l’histoire de la redécouverte de Boudin à Honfleur, elle constitue un témoignage particulièrement attachant de l’œuvre graphique du peintre auquel Camille Corot donna le surnom célèbre de “roi des ciels”.


A DRAWING BY EUGÈNE BOUDIN IN MAURICE GUYOT’S COLLECTION?

This drawing, attributed to Eugène Boudin, is of both artistic and documentary interest. Its provenance – the collection of Maurice Guyot (1884–1974) – links it to the cultural milieu of Honfleur, which took particular care to preserve the memory of and promote the painter’s work during the second half of the 20th century. The drawing depicts a stretch of water bordered by a shoreline, enlivened by a few posts standing in the foreshore. The scene is dominated by a vast sky rendered with broad hatching, conveying the atmospheric movements and variations in light for which the Norman master was renowned. On the sheet, several handwritten annotations – “ripples”, “wind”, “sea” – capture the artist’s immediate impressions of the scene. These meteorological notes are one of the most endearing features of Boudin’s preparatory work. His entire career was devoted to the direct observation of natural phenomena. His sketchbooks and study sheets bear witness to this desire to capture not only a landscape, but the fleeting nature of a single moment.

By Cécile Alves-Convert, archivist at Vichy Enchères

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