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La collection Maurice Guyot : Victor Hugo à l’honneur

La dispersion d’une collection offre souvent l’occasion de redécouvrir la personnalité de celui qui l’avait réunie. C’est particulièrement le cas de celle de Maurice Guyot (1884-1974), secrétaire général de la Fondation Victor Hugo et figure engagée dans la transmission de l’œuvre de l’écrivain tout au long du XXème siècle. Constituée au fil d’une vie consacrée à l’Université de Paris et aux études hugoliennes, sa collection réunit des œuvres qui témoignent autant de ses centres d’intérêt que des relations artistiques et intellectuelles qu’il entretint. L’ensemble conserve notamment un remarquable dessin de Victor Hugo, Souvenir d’une démolition réalisée en 1864, dont la provenance le rattache directement au premier cercle de l’écrivain. Cette feuille est naturellement le point d’orgue de la collection et permet d’en éclairer la cohérence.


Maurice Guyot

Maurice Guyot et Victor Hugo

Né à Coulommiers le 31 décembre 1884 et décédé à Paris le 28 avril 1974, Maurice Guyot effectue l’essentiel de sa carrière au sein de l’Université de Paris. Successivement secrétaire de l’Académie de Paris, puis secrétaire général de l’Université de Paris, il occupe des fonctions importantes dans l’administration universitaire française à une époque où les universités jouent un rôle essentiel dans le développement de la recherche, la diffusion du savoir et la préservation du patrimoine intellectuel.
Cet engagement le conduit naturellement à prendre part aux initiatives consacrées à la figure de Victor Hugo. Dès les années 1920, il participe au projet de création d’une Chaire Victor Hugo à la Sorbonne, dont il est le trésorier du comité de patronage. Cette entreprise vise à assurer une pérennité de l’étude de l’œuvre de Victor Hugo au sein de l’enseignement supérieur, à la faire connaître davantage et à encourager les recherches consacrées à l’écrivain. Installée au 5, rue de la Sorbonne, elle réunit universitaires, érudits, descendants de Victor Hugo et amateurs autour d’un objectif commun – celui de préserver et transmettre l’héritage de l’auteur des Misérables[1].

Il participe également à la relance de l’institution après la Seconde Guerre mondiale[2].


[1] Maurice Guyot, “La fondation Victor Hugo va renaître”, Le Monde, 5 décembre 1962.

[2] Bulletin de la Fondation Victor Hugo, 1930.

Cette position éclaire la présence, dans sa collection, d’œuvres et de souvenirs liés à Victor Hugo. Il est juste de voir dans sa collection le prolongement naturel de son engagement. Pour le secrétaire général de la Fondation Victor Hugo, conserver un dessin de l’écrivain, provenant de son cercle proche, ne relevait pas d’un simple goût privé, mais témoignait d’un attachement fort à l’œuvre hugolienne.

Le dessin de Victor Hugo

Souvenir d’une démolition : un dessin de l’exil

Parmi les œuvres réunies par Maurice Guyot, Souvenir d’une démolition occupe une place particulière. Ce dessin signé et daté “Victor Hugo 1864”, appartient à la période d’exil de l’écrivain à Guernesey.

L’année 1864 correspond à une phase importante de son activité créatrice. Victor Hugo travaille alors à la rédaction des Travailleurs de la mer, roman publié deux ans plus tard, tandis que sa production graphique connaît un développement remarquable. Dessins, carnets et lavis accompagnent tout au long de sa vie son travail littéraire.

Le dessin ayant appartenu à Maurice Guyot représente un manoir dont l’esthétique s’inscrit dans celle du romantisme noir qui traverse une partie de l’œuvre graphique de Victor Hugo. Le titre, Souvenir d’une démolition, évoque la disparition d’un édifice autant qu’il invite à une réflexion mélancolique sur la mémoire des lieux et leurs ruines. Comme de nombreuses encres exécutées par Victor Hugo, les effets de lavis et de silhouettes architecturales fantomatiques composent un paysage à la frontière du rêve et de la réalité.

L’intérêt de ce dessin est renforcé par son rapprochement avec un carnet conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la cote NAF 13459. Commencé le 24 mai 1864, ce carnet rassemble les premières notes préparatoires des Travailleurs de la mer, des cartes des récifs autour de Guernesey ainsi que plusieurs dessins. Le même manoir y figure au folio 81 verso. Les derniers feuillets du carnet ayant été complétés lors du voyage de Victor Hugo à Bruxelles en juillet 1865, certains détails architecturaux, notamment les pignons à gradins visibles sur l’édifice situé à gauche de la composition, nous conduisent à proposer aussi une origine bruxelloise pour ce manoir.

Une provenance remarquablement documentée

Au-delà de ses qualités artistiques, ce dessin présente un intérêt historique remarquable par la qualité de sa provenance, qui peut être retracée avec une rare précision grâce aux documents conservés.
Le dessin appartint d’abord à Pierre Lefèvre-Vacquerie, membre de la famille Vacquerie, intimement liée à Victor Hugo depuis le mariage de Léopoldine Hugo avec Charles Vacquerie. Il est ensuite conservé par Gustave Simon, proche de Victor Hugo, témoin de son mariage avec Sarah Sourdis en 1879, et éditeur de plusieurs œuvres posthumes et nouvel exécuteur testamentaire de l’écrivain. À la mort de Gustave Simon, le dessin est transmis à sa fille Marguerite Simon, avant de rejoindre la collection de Georges Van den Plas, puis celle de Maurice Guyot.
Une lettre adressée à Maurice Guyot par Georges Van den Plas le 29 avril 1956 revient sur ces éléments de provenance.

« Lorsque je vous ai remis le dessin de Victor Hugo que vous léguait Maman, je vous ai dit qu’il lui avait été donné par Marguerite Simon à la mort de son père, qui le tenait lui-même de Pierre Lefèvre-Vacquerie. Mais ce n’était jamais qu’une parole de moi, qu’on pouvait récuser. Je viens de retrouver, dans la Revue de Paris du 1ᵉʳ septembre 1923, un article de Gustave Simon sur Sarah Bernhardt. Il parle d’un portrait qu’elle lui avait donné et ajoute : “Cette photographie est placée dans mon bureau au-dessus de ma table de travail, entre les photographies des deux Mounet et au-dessus d’un petit dessin très fin de Victor Hugo qui m’a été donné par Pierre Lefèvre-Vacquerie. Sarah est là en pays de connaissance.” »

Lettre adressée à Maurice Guyot par Georges Van den Plas le 29 avril 1956

Gustave Simon, Sarah Bernhardt et Victor Hugo

Le texte auquel fait référence Georges Van den Plas est un article publié par Gustave Simon dans La Revue de Paris du 1er septembre 1923, consacré à Sarah Bernhardt. Alors qu’il évoque une photographie dédicacée que la comédienne lui avait offerte en 1911, Simon décrit son bureau et la présence de ce dessin de Victor Hugo.

Cette mention présente un intérêt qui dépasse la seule question de la provenance. Elle atteste d’abord que le dessin est déjà conservé par Gustave Simon au début des années 1920. Mais elle permet également de restituer l’environnement dans lequel il prenait place, au-dessus de sa table de travail, près de la photographie dédicacée de Sarah Bernhardt et des portraits des frères Mounet – parmi les plus célèbres interprètes du théâtre de Victor Hugo.

Le choix de Sarah Bernhardt n’est pas anodin. L’actrice entretint avec Victor Hugo une relation privilégiée depuis ses débuts à la Comédie-Française. L’écrivain suivait sa carrière avec intérêt, l’encourageant et lui confiant plusieurs grands rôles de son répertoire, parmi lesquels la reine de Ruy Blas et Marion de Lorme. Dans son article, Gustave Simon reproduit d’ailleurs plusieurs lettres adressées par Victor Hugo à la comédienne, témoignant de l’estime réciproque qui les unissait.

Ainsi, lorsque Gustave Simon décrit son bureau, il ne dresse pas seulement l’inventaire de quelques souvenirs personnels. Il fait apparaître un ensemble cohérent où se répondent l’œuvre graphique de Victor Hugo, les grands interprètes de son théâtre et l’une de ses plus célèbres comédiennes.

La collection : le reflet d’une vie

Un ensemble constitué par relations et fidélités

La collection Maurice Guyot, telle qu’elle apparaît dans la vente de Vichy Enchères du 13 août 2026, ne présente pas l’aspect d’une collection construite selon un programme esthétique rigide. Elle se caractérise plutôt par une cohérence relationnelle.
La collection comprend plusieurs œuvres à caractère familial ou personnel. Les portraits de sa fille, Michèle Guyot enfant, par Paul-Élie Gernez, les portraits de Maurice Guyot par Jean Dries, les gravures dédicacées ou les pastels offerts, donnent à l’ensemble une dimension mémorielle. Ces œuvres ne sont pas interchangeables. Elles n’ont pas été conservées uniquement pour leur valeur esthétique ; elles appartiennent à une histoire familiale et amicale.

Le pastel de Francisque Poulbot, daté de 1927 et dédicacé à Monsieur Maurice Guyot, mérite à cet égard une attention particulière. Poulbot est étroitement associé à l’imagerie de l’enfance parisienne, mais aussi aux initiatives de diffusion de l’art. Or la Fondation Victor Hugo eut recours, dans les années 1920, à des cartes postales signées Poulbot pour soutenir ses actions autour de Victor Hugo poète de l’enfance. La présence d’un Poulbot dédicacé à Guyot prend dès lors une signification plus précise, puisqu’elle relie l’artiste, la Fondation et le réseau de diffusion de la mémoire de Victor Hugo.

La peinture de plein air : Honfleur et la Normandie

Un nombre important d’œuvres est consacré à Honfleur et aux paysages normands. Paul-Élie Gernez, Jean Dries, André Hambourg et Paul Vera y sont représentés par des vues de ports, de quais, de voiliers, de paysages au bord de l’eau. Cette récurrence suggère un attachement personnel à la Normandie, où Guyot a pu séjourner comme l’indique une note de Jean Dries sur le portrait de Guyot à la pipe, mais aussi à un goût pour la peinture de plein air et pour le fugitif.

Parmi les œuvres réunies par Maurice Guyot figure également un paysage maritime attribué à Eugène Boudin. Le dessin représente une étendue d’eau bordée d’un rivage où quelques pieux émergent de la grève. Le regard est immédiatement attiré par l’immense ciel, traité par de larges hachures qui traduisent le passage des nuages et les variations de la lumière. La feuille comprend plusieurs annotations manuscrites, tels que “clapotage”, “vent” et “mer”, venant fixer les conditions météorologiques observées au moment de l’exécution. Cette attention portée aux phénomènes atmosphériques est l’une des caractéristiques majeures de l’œuvre d’Eugène Boudin.

La composition de cette feuille trouve plusieurs échos dans des œuvres conservées dans les collections publiques, telles que les dessins Mer dans une anse, à marée basse (musée d’Orsay) ou L’ancien port du Poudreux à Honfleur (musée d’Orsay), ou encore le pastel Soleil couchant sur l’estuaire de la Seine vers Honfleur (musée des Impressionnismes Giverny). Au-delà du motif maritime, ces œuvres présentent une construction comparable de l’espace, à savoir une vaste étendue d’eau qui s’ouvre vers un horizon très dégagé, une composition équilibrée avec, sur sur la droite, une avancée de terre formant une sorte de pointe triangulaire, sur laquelle viennent se détacher quelques éléments verticaux – arbres, pieux, mâts ou embarcations. Ce dispositif, fréquent dans les études de Boudin, permet de structurer le paysage tout en laissant une place prépondérante au ciel et aux effets atmosphériques.

Plus qu’un simple ensemble d’œuvres, la collection de Maurice Guyot reflète le parcours d’un homme profondément engagé dans la transmission de l’héritage hugolien. Du dessin de Victor Hugo aux paysages normands de Gernez, Hambourg ou Boudin, chaque œuvre éclaire un aspect de ses goûts et de son environnement intellectuel. Sa dispersion par Vichy Enchères, le 13 août 2026, représente ainsi une occasion de redécouvrir cette personnalité discrète, mais importante dans l’histoire de la mémoire de Victor Hugo.


THE MAURICE GUYOT COLLECTION: VICTOR HUGO IN THE SPOTLIGHT

The dispersal of a collection often provides an opportunity to rediscover the personality of the person who assembled it. This is particularly true of the collection belonging to Maurice Guyot (1884–1974), Secretary-General of the Victor Hugo Foundation and a leading figure in the dissemination of the writer’s work throughout the 20th century. Built up over a lifetime devoted to the University of Paris and Hugo studies, his collection brings together works that bear witness both to his areas of interest and to the artistic and intellectual relationships he cultivated. The collection notably includes a remarkable drawing by Victor Hugo, Souvenir d’une démolition (1864), whose provenance links it directly to the writer’s inner circle. This drawing is, naturally, the highlight of the collection and helps to shed light on its coherence.


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