Vichy Enchères
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Une trompe de chasse en ré de Raoux, estampillée “Seul ordinaire du Roi”

Le 2 mai 2026, les amateurs de cuivres historiques auront rendez-vous à Vichy pour une vente exceptionnelle où résonnera l’écho d’un nom légendaire : “Raoux, seul ordinaire du Roi”. Cette trompe de chasse en ré produite par Raoux illustre l’aboutissement d’une longue évolution technique et sonore. Elle porte l’estampille du facteur du roi, et témoigne d’un âge d’or de la facture des cuivres, venant dialoguer avec son ancêtre baroque – un grand cor de Crétien – présenté dans la même vente.


La dynastie Raoux, facteurs des chasses royales et de l’orchestre

Des origines lorraines à la charge d’ordinaire du Roi

La famille Raoux compte parmi les plus illustres dynasties de facteurs d’instruments à vent en France, active du XVIIème au XIXème siècle. Son fondateur, Louis Raoux (1648-1728), s’installe à Nancy en 1663 où il devient chaudronnier privilégié, ayant le droit exclusif de travailler le laiton et de fabriquer des instruments de guerre et de chasse, comprenant les cors et trompettes. Son fils François Raoux (v.1695-1749) poursuit l’activité familiale. Établi à Versailles en 1741, il est nommé “faiseur de cors de chasse du Roy”, fournissant la vénerie de Louis XV jusqu’à sa mort en 1749. Après François Raoux, deux de ses fils reprennent l’atelier. Pierre Raoux (1723-ap.1789) maintient l’atelier originel de Nancy ; tandis que Joseph Raoux (1725-1787) s’établit à Paris en 1749.

Bien qu’il ne fasse pas partie d’une corporation au départ – étant chaudronnier – Joseph finit par intégrer la guilde des luthiers en 1754 et obtient le titre de “maître luthier faiseur d’instruments de musique” par arrêté du Conseil du Roi. Il devient le principal facteur de trompes de chasse du roi sous Louis XV et Louis XVI. Les sources indiquent que Joseph Raoux fut le fournisseur exclusif des trompes de chasse de la Couronne. Son atelier parisien, successivement situé en des lieux stratégiques, enclos des Quinze-Vingts, rue Tiquetonne, puis Place du Louvre vers 1781, répond aux commandes royales et de la noblesse. Joseph Raoux, tout en continuant de fournir les équipages de vénerie royaux, contribue au nouvel essor des cuivres dans la musique.

Lucien Joseph Raoux, facteur du Roi rue Serpente

À la mort de Joseph en 1787, son fils Lucien Joseph Raoux (1752-1823) reprend l’atelier parisien. Formé auprès de son père, il avait un temps collaboré avec un concurrent, Jean-François Corméry, avant de revenir dans l’entreprise familiale[1]. En 1790, en pleine tourmente révolutionnaire, Lucien Joseph transfère l’atelier rue Serpente à Paris, adresse qui restera celle de la maison Raoux pendant plus d’un demi-siècle. L’activité se poursuit malgré les changements de régime. Lucien Joseph Raoux va jouer un rôle majeur dans le perfectionnement du cor “moderne” en France. Déjà avant la Révolution, il s’attache à faire évoluer les cors de chasse traditionnels pour les adapter aux exigences de l’orchestre naissant. En 1791, avec le concours du corniste virtuose Carl Türrschmidt, il met au point un nouveau modèle de cor d’orchestre dit “cor solo”, équipé de cinq tons de rechange, spécialement conçu pour les parties solistes. Un exemplaire superbe de ce cor solo, offert par Raoux au jeune Louis-François Dauprat à l’occasion de son premier prix de cor au Conservatoire en 1797, est aujourd’hui conservé au Musée de la Musique à Paris. Ce geste symbolique illustre les liens privilégiés que Raoux entretenait avec les musiciens d’élite de son époque. De fait, Lucien Joseph collabora étroitement avec les cornistes les plus renommés de l’Opéra de Paris et du Conservatoire. Outre Dauprat, on sait qu’il a fabriqué des cors pour des virtuoses tels que Giovanni Punto, Heinrich Domnich, Frédéric Duvernoy, Jean-Kilien Kenn ou Lebrun au tournant du XIXème siècle.
L’atelier de la rue Serpente tourne alors à plein régime, combinant tradition et innovation. Lucien Joseph, jusqu’à son décès en 1823, perfectionne la facture des cors naturels sans piston, au point de les rendre très prisés des cornistes solistes de l’époque. Il est aussi l’un des rares facteurs à oser la fabrication de trompettes circulaires au début des années 1820, instrument original qu’il destine aux orchestres romantiques. L’exemple de la trompette circulaire réalisée en 1825 par Auguste Raoux pour l’Opéra-Comique – passée à Vichy Enchères le 7 mai 2022 – a montré le succès éphémère mais réel de ces créations auprès des trompettistes parisiens de la Restauration.


[1] Thierry Maniguet, “La dynastie des Raoux, facteurs de “cors de chasse” du XVIIe au XVIIIe siècle, dans Musique. Images. Instruments, 2015, n°15

Seul ordinaire du Roi

L’estampille “Raoux, seul ordinaire du Roi, rue Serpente à Paris”, présente sur l’instrument de la vente du 2 mai 2026, est en usage au moins depuis Joseph Raoux. Rappelons que Gustave Chouquet rapportait l’existence d’une trompe de chasse datée 1695 gravée “fait par Raoux, seul ordinaire du Roy, place du Louvre près de l’odiance du ministre, à Paris 1695”, dont la localisation est inconnue[1].

Comme l’a montré Thierry Maniguet, l’activité des Raoux, au milieu du XVIIIème siècle, est largement tournée vers la trompe de chasse. L’exemple de Joseph Raoux est intéressant. Sonneur lui-même, il travaillait principalement pour une clientèle de veneurs. Les archives en témoignent clairement, puisqu’entre 1769 et 1774 puis entre 1782 et 1783, le marquis de Louvois lui commande à lui seul une vingtaine de trompes, en plus de leur entretien régulier[2].

C’est dans ce contexte qu’il obtient le titre d’ordinaire du Roi, désignant un fournisseur régulier de la Cour. Plusieurs instruments conservés portent cette mention, associée aux différentes adresses de l’atelier. À partir des années 1780, l’inscription évolue en “seul ordinaire du Roi”, sans indiquer un monopole absolu, mais plutôt une position dominante – probablement dans le domaine spécifique de la trompe de chasse.


[1] Gustave Chouquet, Le musée du Conservatoire de musique, Catalogue descriptif et raisonné, Paris, Librairie de Firmin-Didot, 1884, p.147.
[2] Thierry Maniguet, “La dynastie des Raoux, facteurs de “cors de chasse” du XVIIe au XVIIIe siècle, dans Musique. Images. Instruments, 2015, n°15

Comme nous l’avons vu plus haut, l’adresse rue Serpente, présente sur notre instrument, renvoie quant à elle à la génération suivante, celle de Lucien-Joseph Raoux, qui reprend l’atelier après la Révolution. Comme souvent, il conserve les titres hérités, devenus de véritables marques d’atelier.

Ainsi, l’inscription “seul ordinaire du Roi” ne désigne pas seulement un homme, mais renvoie à l’histoire de la dynastie intrinsèquement liée à la vénerie royale, dont elle affirme le prestige et la continuité. Outre ce modèle, Vichy Enchères avait déjà vendu, en 2009, un cor portant l’inscription gravée “fait à Paris par Raoux, seul ordinaire du Roy, Place du Louvre”.

D’Auguste Raoux à la fin d’une ère

Dès 1814, le fils de Lucien, Marcel Auguste Raoux (1795-1871), obtient du roi Louis XVIII le brevet de “Facteur d’instruments du Roi et des théâtres royaux”. Ce titre confère à l’atelier le monopole de production des instruments à vent pour la Cour et les institutions royales comme l’Opéra. L’entreprise atteint alors son apogée et les cors naturels et trompes de chasse estampillés Raoux sont considérés comme ce qui se fait de mieux en Europe au milieu du XIXème siècle, prisés jusqu’en Angleterre[1]. Cependant, en 1828-1830 apparaissent à Paris les premiers cors à pistons importés d’Allemagne, introduisant une concurrence technologique en rendant l’instrument totalement chromatique et en évitant la nécessité d’utiliser les sons bouchés en introduisant la main dans le pavillon.

Surtout, la Révolution de 1830 met fin au régime et Auguste Raoux perd ses brevets royaux lors de la chute de Charles X[1]. Bien qu’il continue son activité et obtiendra en 1852 le titre de “Fournisseur de l’Empereur” de Napoléon III, la maison Raoux doit affronter la concurrence grandissante d’autres facteurs innovants, tel Adolphe Sax qui remportera en 1845 le concours des instruments d’orchestre pour l’armée française. Après des décennies de succès puis de difficultés, Auguste Raoux finit par céder en 1857 le fonds de commerce à un autre facteur, Jacques-Christophe Labbaye[2].

Du grand cor de Crétien à la trompe de chasse de Raoux

A côté du grand cor en demi-lune de Crétien, également présent dans la vente Vichy Enchères du 2 mai 2026, la trompe de chasse en ré de Raoux illustre l’évolution du cor de chasse entre le XVIIème et le XIXème siècle.

Au XVIIème siècle, les premiers grands cors métalliques remplacent les petits instruments utilitaires comme le huchet n’émettant qu’un son. La forme en demi-lune, développée notamment par les Crétien, permet d’allonger un peu le tube et d’enrichir les possibilités sonores. Vers 1680, ces instruments sont adoptés à la cour de Louis XIV, marquant l’essor de la trompe de chasse dans la vénerie royale.

Au XVIIIème siècle, l’instrument évolue vers la trompe en Ré, circulaire et beaucoup plus longue, ce qui permet l’émission de nombreux harmoniques rendant l’instrument pratiquement diatonique dans l’aigu. Elle a été introduite dans les fanfares de chasse sous l’impulsion du marquis de Dampierre.

Si les premiers modèles apparaissent chez les Crétien, la famille Raoux en assure le perfectionnement et la diffusion, notamment avec la trompe à la “Dauphine”. Cette filiation directe entre les deux ateliers est essentielle dans l’histoire de l’instrument.

Dans le même temps, le cor quitte progressivement la seule sphère de la chasse pour entrer dans celle de la musique. Adapté à l’orchestre grâce à l’ajout de tons de rechange, permettant de changer la tonalité de base de l’instrument, il devient un instrument à part entière, auquel les Raoux contribuent largement.

La trompe en ré de Raoux proposée ici est l’aboutissement de cette évolution. Plus compacte que les grands cors anciens, elle conserve pourtant la même fonction : sonner en plein air. Elle témoigne à la fois de la continuité d’un usage et de la transformation d’un instrument de signal en instrument de musique, reliant directement l’héritage des Crétien à la tradition des Raoux.

On peut ainsi, pour finir, reprendre les mots de Joël Bouëssée : “La conclusion se dégageant de tout ceci est dès lors fort nette ; Crétien et Raoux doivent partager l’honneur d’avoir créé la trompe en ré que le marquis de Dampierre sortit en 1722 des diverses trompes d’église pour la faire adopter à la vénerie du roi en août 1723 et la voir ensuite, grâce à Lebrun, autre fournisseur du roi, devenir en 1729, la Dauphine, nom qui disparut avec le Dauphin et ne fut remplacé qu’en 1818 par l’expression d’atelier “trompe Dampierre” .


A HUNTING HORN IN D BY RAOUX, STAMPED “SEUL ORDINAIRE DU ROI”

On 2 May 2026, enthusiasts of historic brass instruments will gather in Vichy for an exceptional auction where the echo of a legendary name will resound: “Raoux, the King’s sole court musician”.
This D-tuned hunting horn, crafted by Raoux, represents the culmination of a long evolution in technique and sound. It bears the maker’s mark of the King’s hornmaker and bears witness to a golden age of brass instrument making, standing in dialogue with its Baroque ancestor – a large Crétien horn – presented in the same sale.


Translation coming soon…

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