Vichy Enchères
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Découverte et restitution d’un violon Caressa & Français spolié pendant la Seconde Guerre mondiale

Lors de la préparation de nos belles ventes d’instruments du quatuor de décembre 2024, nous découvrions un violon Caressa & Français fabriqué à Paris en 1905 et portant le numéro 152. Les recherches de provenance habituellement effectuées avant sa mise en vente révélèrent qu’il s’agissait d’un instrument disparu en 1940 et recherché depuis la fin de la guerre. La vente fut aussitôt suspendue et de nouvelles recherches furent entreprises afin d’en retracer l’histoire et d’en retrouver les ayants droit. Le 7 octobre 2026, quatre-vingt-six ans après sa disparition, le Caressa & Français n°152 sera officiellement restitué à la famille par l’association Musique et Spoliations, à la Maison Paul Beuscher à Paris. À cette occasion, il sera joué par la violoniste Sarah Dayan, accompagnée au piano par David Kadouch..

Par Cécile Alves-Convert, documentaliste pour Vichy Enchères

Un violon fabriqué par Caressa & Français en 1905

Le violon n°152 a été fabriqué en 1905 par Caressa & Français, l’une des incontournables Maisons de lutherie parisiennes du début du XXème siècle. Albert Caressa et Henri Français avaient repris en 1901 la Maison Gand & Bernardel et poursuivaient son activité sous leurs deux noms. Plusieurs luthiers et archetiers travaillaient alors dans leurs ateliers, parmi lesquels Émile Laurent et Émile Boulangeot pour la lutherie, ou encore Victor et Jules Fétique pour l’archèterie[1].

Par chance, les archives de Caressa & Français ont été en grande partie conservées. Elles appartiennent aujourd’hui au fonds “Lupot / Gand / Bernardel / Caressa & Français” du Musée de la musique et comprennent notamment plusieurs registres d’atelier permettant de retrouver les instruments passés entre les mains de ces luthiers.

Les recherches effectuées dans ces archives permirent de retrouver notre violon, sous le n°152.Cette archive est, à plusieurs égards, précieuse, car elle nous renseigne sur la date précise de sa fabrication le 10 juillet 1905, et indique le nom du luthier, à savoir “Laurent”[2].


[1] Sylvette Milliot, Nicolas Lupot, ses contemporains et ses successeurs, Pique, Thibout, Gand, Bernardel, Messigny-et-Vantoux, JMB Impressions, 2015, volume I

[2] Musée de la musique, registre d’inventaire de l’atelier Caressa & Français, 10 juillet 1905, inv. E.981.8.8

Il s’agit très probablement d’Émile Laurent fils, né à Mirecourt en 1875. Celui-ci travaille tout d’abord chez Paul Blanchard à Lyon entre 1894 et 1896, avant de rejoindre Émile Germain à Paris de 1897 à 1902. Il entre ensuite chez Caressa & Français, où il reste jusqu’en 1908.

La concordance des dates est particulièrement intéressante puisque Émile Laurent travaille précisément dans l’atelier Caressa & Français en juillet 1905. Il est donc très vraisemblable qu’il s’agisse de notre luthier.


Le violon n°152 dans la famille Girondelot

Concernant le propriétaire d’origine du violon, les archives Caressa & Français ne livrent malheureusement aucun nom. C’est seulement en 1945, lorsque Gabriel Girondelot adresse une lettre à la Commission de récupération artistique, que le violon Caressa est associé à son nom.

Cette déclaration permet également de connaître les circonstances de sa disparition. En 1940, Gabriel Girondelot, notaire à Vitry-le-François, avait entreposé une partie de ses biens dans deux châteaux de la Marne, à Loisy-sur-Marne et à Maisons-en-Champagne. Le 12 juin, devant l’avancée des troupes allemandes, il quittait la région avec sa famille pour se réfugier dans le sud de la France. Plusieurs instruments, dont le Caressa en question, étaient alors conservés au château de Maisons-en-Champagne.

D’après la déclaration établie après la guerre, cinq violons furent emportés par des soldats allemands le 15 juin 1940. Ils furent chargés dans un camion avec différents objets, parmi lesquels des bicyclettes et une machine à coudre. Les époux Richer, jardiniers du château, auraient assisté à leur enlèvement[1].


[1] Archives diplomatiques, dossier Gabriel Girondelot, 209SUP/9, dossier 45.119

Après la guerre, Gabriel Girondelot entreprit donc des démarches afin de retrouver ses instruments.

Le 14 avril 1945, il écrivit à la Commission de récupération artistique et dressa la liste des cinq violons qui lui avaient été dérobés. Parmi eux figurait le Caressa de 1905. Trois jours plus tard, le 18 avril, M. Géraudel, archiviste, fut sollicité par la Commission afin de procéder à l’expertise des cinq instruments faisant l’objet de cette demande de restitution[1].

Malgré ces démarches, le violon ne fut pas retrouvé. Il fut par la suite inscrit dans le Répertoire des biens spoliés en France durant la guerre 1939-1945, où il apparaît sous le numéro de classement 2176 comme “Caressa, violon, 1905 n°152”, avec Gabriel Girondelot indiqué comme propriétaire[2]. Sa trace se perdait alors pour plus de quatre-vingts ans.


[1] Archives diplomatiques, dossier Gabriel Girondelot, 209SUP/9, dossier 45.119

[2] Répertoire des biens spoliés en France durant la guerre 1939-1945, supplément aux tomes II, III et IV, p. 109

Hypothèse concernant le propriétaire d’origine

Nous ne savons pas comment le Caressa n°152 est entré en possession de Gabriel Girondelot, les archives de la maison Caressa & Français ne mentionnant aucun propriétaire. Parmi les autres instruments spoliés de sa collection figure un second violon Caressa dont nous connaissons cette fois le propriétaire, Eugène Choubry. En effet, ici aucun doute, puisque l’instrument portait au dos le nom d’Eugène Choubry[1].

Or, Eugène Choubry était le frère de Madeleine Choubry, épouse de Gabriel Girondelot[2]. Violoniste et élève du Conservatoire de Paris, il y obtint, en août 1913, un premier prix de violon et reçut, à cette occasion, le violon Caressa portant au dos, en lettres dorées, l’inscription “Eugène Choubry Ier prix de Conservatoire Paris”.


[1] Répertoire des biens spoliés en France durant la guerre 1939-1945, p. 109

[2] Acte de mariage d’Eugène Gabriel Girondelot et de Madeleine Marie Léonie Choubry, Archives municipales de Reims, 1E 552

Une photographie prise à Reims le 22 septembre 1913 représente d’ailleurs Eugène Choubry avec un violon, sans qu’il soit possible d’identifier celui-ci[1]. Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale, Choubry devint sous-lieutenant à titre temporaire au 20e régiment d’infanterie et mourut précocement au combat le 30 avril 1917 à Moronvilliers, dans la Marne[2].

La présence de ces deux Caressa parmi les biens de Gabriel Girondelot, et le lien familial de ce dernier avec Choubry, pourrait donc laisser penser que le n°152 ait lui aussi appartenu au violoniste à l’origine. Toutefois, sans preuve documentaire, cette piste reste à l’état d’hypothèse.


[1] Musica, n° 131, août 1913

[2] Service historique de la Défense, dossiers individuels d’officiers, dossier d’Eugène Paul Choubry, sous-lieutenant à titre temporaire au 20e régiment d’infanterie, cote GR 5 YE 128913

La réapparition du violon à Vichy Enchères

En décembre 2024, soit quatre-vingt-quatre ans après sa disparition, le violon Caressa n°152 réapparait à l’occasion de la préparation de notre vente aux enchères d’instruments de prestige des 2 et 3 décembre. Comme de coutume, nous procédons à plusieurs vérifications de provenance, notamment auprès de l’Art Loss Register. Nos recherches nous amènent également à consulter le Répertoire des biens spoliés, dans lequel nous relevons le violon Caressa de 1905 portant le même numéro et déclaré disparu par Gabriel Girondelot en 1945.

La vente est alors immédiatement suspendue et nous saisissons la Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 du ministère de la Culture.

C’est alors que le Musée de la musique entreprend des recherches dans les archives de l’atelier Caressa & Français et retrouve le n°152 dans le registre du 10 juillet 1905. La confrontation de ce document avec la déclaration de Gabriel Girondelot de 1945 et le Répertoire des biens spoliés confirmaient l’identité de l’instrument.

Vers la restitution du Caressa & Français n°152

L’identification du violon permit d’engager les démarches en vue de sa restitution. L’Étude Guénifey – experte en généalogie – reconstitua la descendance de Gabriel Girondelot et de Madeleine Choubry, qui avaient eu trois enfants, Marie-Louise, Henri et Geneviève.

Marie-Louise était entrée à l’abbaye Notre-Dame du Val d’Igny, dont elle devint l’abbesse. Les recherches revélèrent les ayants droit ainsi que l’abbaye, désignée comme légataire. L’association Musique et Spoliations prit ensuite contact avec eux afin de préparer la restitution.

Le violon fut également confié à nos experts Jean-Jacques Rampal et Jonathan Marolle de la Maison Vatelot-Rampal, où Adelaïde Aumont et Thomas Vibert réalisèrent les restaurations nécessaires à sa conservation et à sa remise en jeu.

Le 7 octobre 2026, il sera officiellement restitué à la famille de Gabriel Girondelot à la Maison Paul Beuscher, à Paris – un événement exceptionnel coordonné par Musique et Spoliations. Lors de cette soirée, Sarah Dayan jouera le violon fraîchement restauré, accompagnée au piano par David Kadouch.

Ainsi, la réapparition de l’instrument à Vichy Enchères et les recherches entreprises par la suite auront permis sa restitution, quatre-vingt-six ans après sa spoliation.


DISCOVERY AND RETURN OF A CARESSA & FRANÇAIS VIOLIN SEIZED DURING WORLD WAR II

While preparing for our prestigious string quartet instrument auctions in December 2024, we discovered a Caressa & Français violin made in Paris in 1905 and bearing the number 152. The provenance research typically conducted before an instrument goes on sale revealed that it was an instrument that had gone missing in 1940 and had been sought after since the end of the war. The sale was immediately suspended, and further research was undertaken to trace its history and locate its rightful heirs. On October 7, 2026, eighty-six years after its disappearance, the Caressa & Français No. 152 will be officially returned to the family by the Musique et Spoliations association at the Maison Paul Beuscher in Paris. On this occasion, it will be played by violinist Sarah Dayan, accompanied on the piano by David Kadouch.

By Cécile Alves-Convert, archivist at Vichy Enchères

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