La découverte d’un écu ayant appartenu à Jean-Baptiste Vuillaume (1798-1875), accompagné de documents familiaux permettant d’en retracer l’histoire jusqu’à la collection de Bernard Millant, livre une nouvelle facette, plus intimiste, du célèbre luthier. Cette monnaie – gravée de ses initiales et de la date du 17 septembre 1818 – matérialise une tradition orale connue et rapportée par ses descendants, ainsi que par les publications majeures sur Vuillaume. Les archives familiales en lien avec la famille Vuillaume et Millant permettent aujourd’hui de suivre sa transmission depuis le départ du luthier à Paris jusqu’à aujourd’hui. Mais ce n’est pas tout, la vente Vichy Enchères de décembre 2026 livrera un autre document personnel et inédit sur le luthier, jusque-là totalement inconnu : un daguerréotype le représentant tenant un archet. Le portrait de Vuillaume, dont l’identité a été confirmée par ses descendants, a été réalisé par le photographe Jean-Baptiste Sabatier-Blot, qui évoluait dans le même milieu musical que Vuillaume, par l’intermédiaire de Jean-Delphin Alard, gendre du luthier.





En 1818, Jean-Baptiste Vuillaume quitte Mirecourt pour s’établir à Paris. Né vingt ans plus tôt dans une famille de luthiers vosgiens, il rejoint la capitale où il travaille auprès de François Chanot, puis de Nicolas-Antoine Lété, avant de fonder son propre atelier.
Ce départ est indissociable d’une anecdote bien connue des descendants de Jean-Baptiste Vuillaume. Claude-François Vuillaume aurait remis à son fils trois écus pour lui permettre de commencer sa vie parisienne.
Économe et ayant rencontré le succès qu’on lui connaît, Jean-Baptiste les aurait gardés sans jamais les dépenser.
Jeanne Guesnet, baronne d’Ussel, arrière-petite-fille du luthier, en fait le récit dans ses souvenirs manuscrits :
“Né à Mirecourt en 1798 et fils d’un luthier, son père quand il eut quinze ans lui donna trois écus et l’envoya à Paris sans autre ressource. Jean-Baptiste ne dépensa jamais ces trois écus que nous conservons encore dans la famille […]”[1]
[1] Jeanne Guesnet, baronne d’Ussel, Souvenirs, « Mes grands-parents », archives familiales Millant/Vuillaume
La baronne d’Ussel se trompe probablement sur l’âge de son arrière-grand-père, qui avait près de vingt ans lors de son arrivée à Paris. Elle précise que les monnaies étaient encore conservées par ses descendants à l’époque où elle rédigeait ses souvenirs.
Roger Millant donne une version légèrement différente de cette histoire dans son livre J. B. Vuillaume. Sa Vie et son Œuvre, publié à Londres en 1972.
“Il arriva à Paris, en 1818, avec en poche, pour toute fortune, deux écus de six livres. Encore ne les dépensa-t-il pas car ces deux écus, précieusement conservés, furent donnés à ses deux filles à l’occasion de leur mariage, en 1849 et 1850.”[1]
[1] Roger Millant, J. B. Vuillaume. Sa Vie et son Œuvre, Londres, W. E. Hill & Sons, 1972, p. 15
Les deux filles de Vuillaume, Jeanne Émilie et Marie Claire, étaient nées en 1827 de son mariage avec Adèle Guesnet. Jeanne Émilie épouse le violoniste Jean-Delphin Alard en 1849, tandis que Marie Claire se marie l’année suivante avec maître Mestayer. Le récit de Roger Millant situe ainsi la transmission des monnaies à l’occasion de ces deux unions. L’anecdote figure dans plusieurs autres ouvrages de référence, et notamment dans le catalogue de l’exposition Violons, Vuillaume, organisée au Musée de la musique en 1998 pour le bicentenaire de la naissance du luthier[1].
[1] Musée de la musique, Violons, Vuillaume. Un maître luthier français du XIXe siècle, 1798-1875, Paris, Cité de la musique, 1998



L’un des écus associés au départ de Jean-Baptiste Vuillaume de Mirecourt en 1818 a été transmis, autour des années 1990, au luthier et expert Bernard Millant (1929-2017). Il s’agit d’un écu d’argent de six livres de Louis XV, du type dit “à la vieille tête”, frappé à Lyon en 1772.
La monnaie porte une gravure très certainement ajoutée par Vuillaume comme memorandum, composée des initiales “JBV” et de la date “17 7bre 1818”, correspondant au 17 septembre 1818, qui renvoie à l’année de son départ pour Paris.
Un billet manuscrit de Bernard Millant, conservé avec la pièce, en précise la provenance familiale.
“Écu de 6 Livres / 1 des 3 fameux écus de J. B. Vuillaume / quittant Mirecourt en 1818”[1].
Bernard Millant reprend ainsi la tradition des trois écus rapportée par Jeanne Guesnet, baronne d’Ussel, arrière-petite-fille de Vuillaume, dans ses souvenirs familiaux.
Cette version diffère de celle publiée par son oncle Roger Millant en 1972, qui n’évoquait que deux écus conservés par le luthier, remis à ses filles lors de leurs mariages en 1849 et 1850[2].
[1] Billet manuscrit accompagnant l’écu, archives familiales Millant/Vuillaume
[2] Roger Millant, J. B. Vuillaume. Sa Vie et son Œuvre, 1972, p. 15




Les relations entre les Millant et les descendants de Jean-Baptiste Vuillaume sont attestées dès les années 1950.
En décembre 1954, H. Croué, descendant du luthier, remercie les Millant d’avoir défendu la réputation de son ancêtre.
“Au nom des héritiers de J.B. VUILLAUME, notre arrière-grand-père, je vous remercie […]”[1]
[1] H. Croué, lettre du 27 décembre 1954, archives familiales Millant/Vuillaume
La baronne d’Ussel et Félix Guesnet, autres descendants de Vuillaume, figurent également parmi les autres signataires du document adressé à Roger Millant. Les échanges se poursuivent quelques années plus tard lorsque Roger Millant entreprend la rédaction de sa biographie de Vuillaume. Le 21 novembre 1969, il écrit à Monsieur Croué afin de solliciter les archives familiales nécessaires à la préparation de son ouvrage.
“Étant maintenant en retraite, j’ai l’intention d’écrire un livre sur votre glorieux ancêtre, et vous serais reconnaissant de bien vouloir me communiquer les documents que vous pourriez avoir conservés de celui-ci.”[1].
[1] Roger Millant, lettre du 21 novembre 1969, archives familiales Millant/Vuillaume
Cette démarche précède de trois ans la publication de son ouvrage, dans lequel figure le récit des deux écus remis aux filles du luthier. L’origine exacte de cette information n’est pas précisée, mais Roger Millant cherchait à compléter ses recherches par les souvenirs et les papiers familiaux.
Le 17 novembre 1975, il s’adresse à H. Croué, arrière-petit-fils de Vuillaume, pour solliciter des objets et documents destinés à une exposition consacrée au luthier et à son école.
“C’est pourquoi j’accepterai avec reconnaissance tous les souvenirs se rapportant à J.B. Vuillaume, que vous voudrez nous confier.[1]”
[1] Roger Millant, lettre du 17 novembre 1975, archives familiales Millant/Vuillaume
Les relations établies avec les descendants se prolongent après la mort de Roger Millant, survenue en 1990. Au début des années 1990, son neveu, Bernard Millant entre en relation avec la famille Maës, installée à Carlepont, dans l’Oise. Mme Paul Maës, qui compte Jean-Baptiste Vuillaume parmi ses arrière-arrière-grands-parents, appartient à cette branche de la descendance où se transmettent encore des souvenirs du luthier. C’est auprès de la famille que Bernard Millant acquiert l’écu gravé, dont la présence est encore attesté à Carlepont par une photographie prise en août 1992.






Le 19 février 1991, Bernard Millant écrit à Mme Jean Maës, descendante de Jean-Baptiste Vuillaume domiciliée à Carlepont, dans l’Oise.
Après l’avoir remerciée de son accueil, il lui demande de lui communiquer les documents familiaux encore en sa possession et s’intéresse à l’écu, dont il a déjà connaissance.
“Si de votre côté vous avez des lettres (photocopies) concernant la vie de famille de J.B.V., de son épouse ou de ses 2 filles, j’aurais grand plaisir d’en prendre connaissance pour mieux comprendre peut-être autrement que par son œuvre le caractère de ce personnage. […] Si une photo existe du fameux “écu” avec un descendant de la famille…”[1]
[1] Bernard Millant, lettre à Mme Jean Maës, 19 février 1991, archives familiales Millant/Vuillaume

Une annotation manuscrite au verso permet d’identifier les trois autres personnes présentes, sa belle-fille Mme Jean Maës, l’une des cinq filles de cette dernière et son enfant, âgée de dix-sept mois. Le cliché réunit ainsi quatre générations d’une même famille autour de cette monnaie, transmise dans la descendance du luthier. Bien que la gravure ne soit pas lisible sur la photographie, l’étui et les documents qui l’accompagnent permettent de rapprocher cet écu de celui conservé dans la collection de Bernard Millant.
Une lettre du 25 septembre 1992 de Madame Maës confirme cette visite de Bernard Millant :
“J’ai été heureuse de cette journée à Carlepont avec ma belle-mère, votre épouse et vous-même dans le souvenir du grand-père Vuillaume. J’ai relancé ma belle-mère dans son projet de nous réunir avec les cousins qui auraient gardé précieusement d’autres souvenirs…”[1]
[1] Lettre de Carlepont, 25 septembre 1992, archives familiales Millant/Vuillaume
L’écu rejoint ensuite la collection de Bernard Millant, certainement autour de 1990-2000, sans que la date ni les conditions exactes de cette transmission soient actuellement documentées. Il reste alors dans la collection Millant, jusqu’à son actuelle vente à Vichy Enchères.







La préparation de la vente Vichy Enchères du 3 décembre 2026 a également permis de révéler un autre document inédit et intime concernant Jean-Baptiste Vuillaume. Il s’agit d’un portrait photographique jusqu’alors inconnu du luthier, dont l’image reste surtout associée à celle de l’homme coiffé de son bonnet caractéristique. Ce nouveau portrait est donc très précieux, d’autant plus qu’il s’agit d’un daguerréotype le représentant tenant un archet. La physionomie du personnage ne laisse peu de doute concernant son identité, cependant, celle-ci a tout de même été identifiée par les descendants de luthier[1].
[1] Nous remercions M et Madame D’Ussel de l’Abeaupinière pour leur confirmation de l’identité de J.B. Vuillaume
Dès les années 1830, il expérimente notamment des baguettes métalliques creuses et dépose, le 30 novembre 1835, un brevet concernant un système de mèche interchangeable.
Réalisé vraisemblablement entre 1853 et 1857, ce daguerréotype présente donc un intérêt particulier pour l’iconographie de Jean-Baptiste Vuillaume. D’une part par l’absence de coiffe et la présence de l’archet. D’autre part car les photographies connues du luthier semblent avoir été prises à une époque plus tardive.


Le montage du daguerréotype porte, dans son angle inférieur droit, une inscription lisible, “Sabatier-Blot, Palais-Royal, 129”. Cette signature permet d’attribuer le portrait à Jean-Baptiste Sabatier-Blot (1801-1881), peintre miniaturiste et daguerréotypiste établi à Paris.
L’adresse de l’atelier apporte un repère chronologique. Sabatier-Blot est documenté au 129 du Palais-Royal entre 1849 et 1857. Le lieu porte officiellement le nom de Palais-National pendant une partie de cette période, avant de retrouver celui de Palais-Royal en 1853. La formulation de la signature invite ainsi à situer la réalisation du portrait entre 1853 et 1857, sous réserve que le montage soit contemporain de la prise de vue et que l’appellation utilisée corresponde bien à celle de l’époque.

Vuillaume a alors entre cinquante-cinq et cinquante-neuf ans. Installé depuis plusieurs décennies à Paris, il jouit d’une réputation qui dépasse largement les frontières françaises. Ses innovations dans le domaine de l’archèterie sont déjà anciennes, mais le choix de poser avec un archet rappelle la place qu’elles ont occupée dans son parcours.
Sabatier-Blot appartient à la première génération des photographes professionnels français. Il pratique le daguerréotype dès les années 1840, participant à la vie des premières sociétés photographiques. Le fait que ce portrait inédit de Vuillaume soit l’œuvre de ce photographe historique lui ajoute donc une valeur patrimoniale et artistique indiscutable.


Tout porte à croire que Vuillaume évoluait dans un environnement social et géographique proche de celui de Sabatier-Blot. Un article publié dans Le Ménestrel en 1860 (vol.28) révèle un lien particulièrement intéressant entre les deux personnages. Il annonce en effet une soirée aux salons Pleyel-Wolff donnée par Maria Sabatier-Blot, la fille du photographe, aux côtés de plusieurs musiciens, dont Alard, le gendre de Vuillaume :
“Mlle Sabatier-Blot jouera du Bach, du Beethoven, du Chopin, du Liszt, de l’Alkan et du Wagner. MM. Alard, Casimir Ney et Léo lui prêteront appui.”[1]
Rappelons que Jean-Delphin Alard, violoniste et professeur au Conservatoire de Paris, était entré dans la famille du luthier après avoir épousé sa fille, Émilie Vuillaume, en 1849.
La présence de Vuillaume dans l’atelier de Sabatier-Blot n’a donc rien de surprenant, et ne doit pas être comprise comme une rencontre isolée entre les deux hommes qui, au contraire, partageaient le même réseau.
Au-delà de l’œuvre du grand luthier et de sa renommée internationale, ces deux pièces exceptionnelles nous permettent d’approcher Jean-Baptiste Vuillaume sous un jour plus personnel. L’écu, précieusement conservé par ses descendants pendant plusieurs générations, nous ramène au jeune homme qui quittait Mirecourt en 1818 pour tenter sa chance à Paris. Le daguerréotype nous fait découvrir, quelques décennies plus tard, un visage moins familier de Vuillaume, sans sa célèbre coiffe, un archet à la main. Rares sont les objets qui permettent ainsi de suivre un personnage aussi célèbre jusque dans ses souvenirs de famille et son intimité. C’est tout l’intérêt de ces deux découvertes, proposées par Vichy Enchères le 3 décembre 2026.
The discovery of a coin that belonged to Jean-Baptiste Vuillaume (1798–1875), accompanied by family documents that trace its history back to Bernard Millant’s collection, reveals a new, more intimate side to the famous luthier. This coin – engraved with his initials and the date 17 September 1818 – embodies an oral tradition known and recounted by his descendants, as well as in major publications on Vuillaume. The family archives relating to the Vuillaume and Millant families now make it possible to trace its history from the luthier’s departure for Paris right up to the present day. But that is not all: the Vichy Enchères auction in December 2026 will feature another personal and previously unpublished document concerning the luthier, hitherto completely unknown: a daguerreotype depicting him holding a bow. The portrait of Vuillaume, whose identity has been confirmed by his descendants, was taken by the photographer Jean-Baptiste Sabatier-Blot, who moved in the same musical circles as Vuillaume, through the intermediary of Jean-Delphin Alard, the luthier’s son-in-law.