Vichy Enchères vous propose de découvrir quatre mandolines retraçant près de quarante ans de l’histoire de l’incontournable maison Luigi Embergher. De l’Orchestra 2 de 1913 au Model B de Domenico Cerrone de 1949, en passant par l’Orchestra 1 de 1921 et le célèbre 5 Bis de 1929, ces instruments témoignent de l’évolution de la production Embergher et de la transmission de son savoir-faire.


L’histoire de la mandoline moderne est tout d’abord étroitement liée à celle de Naples. Durant la seconde moitié du XVIIIème siècle, la mandoline baroque évolua progressivement pour donner naissance à un nouveau type d’instrument, qualifié de mandoline napolitaine. La famille Vinaccia, et tout particulièrement Gennaro et Antonio, joua un rôle majeur dans son développement. Les proportions de l’instrument furent revues, la table élargie, le chevalet rehaussé et les cordes en boyau remplacées par des cordes métalliques accordées en quintes. La caisse était quant à elle constituée de côtes de bois courbé et la table d’harmonie s’inclinait désormais à partir du chevalet. Grâce à ces innovations, Naples s’affirma comme la capitale de la mandoline et l’instrument rencontra un important succès en Italie, mais également dans tout le reste de l’Europe, où il intégra les cours royales.
Toutefois, comme le souligne Alfred Woll dans The Art of Mandolin Making :
“[I]l y a toujours eu des luthiers de renom dans de nombreuses autres régions d’Italie. Des maîtres luthiers innovants, à Rome et dans ses environs, ont également contribué à faire évoluer la mandoline. L’un des plus experts et des plus renommés d’entre eux était Antonio Luigi Embergher (1856-1943).”
Alfred Woll, The Art of Mandolin Making: Historical Development and Construction of the Mandolin, Edition MANDO, 2021, traduction personnelle du texte original, p.54



Antonio Luigi Embergher naît le 4 février 1856 à Arpino, entre Rome et Naples, dans le Latium. Son père, Pietro Embergher, était un ébéniste d’origine austro-hongroise.
Certains historiens pensent qu’il aurait aussi été luthier et que Luigi Embergher aurait été formé dans l’atelier familial avant d’en prendre la direction dans les années 1880. Il pourrait aussi s’être formé auprès d’un luthier romain. Quoiqu’il en soit, on sait qu’il ouvrit un atelier à Rome en 1890, 21 Via dei Greci[1], transféré en 1913 au 7 Via Belsiana jusqu’en 1962.
La plus ancienne mandoline connue portant sa signature est datée de 1888, soit avant son installation à Rome. En toute logique, l’étiquette de l’instrument indique ainsi l’adresse d’Arpino, au 26 de la Via Marco Agrippa. En effet, contrairement à ce que pourrait laisser penser l’importance prise par Rome dans l’histoire de la maison, l’atelier familial d’Embergher resta toujours installé à Arpino.
“Il ne fait également aucun doute, comme en témoignent ses mandolines encore existantes, qu’Embergher a suivi l’école romaine de conception de mandolines au cours de ses premières années dans le métier. Ses instruments présentent le même design que les meilleures et les plus célèbres mandolines contemporaines de sa région, en particulier celles de De Santis et de Maldura.”
Stephen Morey, Mandolins of the 18th Century, Edition Turris, 1993, dans A. Woll, op. cit. , p.56
[1] Alfred Woll, op. cit., p.57,traduction personnelle du texte original
« Loin de se contenter de fabriquer des mandolines, il s’efforçait de les faire évoluer et d’explorer les limites du possible. Il abordait chaque détail, aussi infime soit-il, avec soin et attention. »
— Alfred Woll, op. cit. p.56, traduction personnelle du texte original
Luigi Embergher chercha avant tout à améliorer la justesse des mandolines et le confort de jeu des musiciens. Il mit ainsi au point différentes innovations, telles qu’un frettage optimisé, des chevalets compensés ou encore l’introduction d’une frette zéro, permettant un meilleur équilibre entre les cordes à vide et les notes frettées. Il expérimenta également différents barrages asymétriques afin d’équilibrer la réponse des graves et des aigus, tout en travaillant sur la légèreté et la résonance de la table d’harmonie. Enfin, il développa plusieurs solutions plus ponctuelles, comme une touche en porte-à-faux réglable ou des mécaniques facilitant le changement des cordes, témoignant de sa recherche constante pour perfectionner l’instrument.[2]
Ses mandolines pouvaient posséder 29 ou 31 frettes et, autour de 1900, il abandonna le tempérament égal pour adopter un système de frettage modifié, associé à des chevalets compensés.
[2] Alfred Woll, op. cit. p.62


Embergher expérimenta ainsi tout au long de sa carrière de nouvelles solutions, même si certaines ne furent finalement utilisées que durant quelques années. Cette volonté d’expérimenter et d’être toujours à l’avant-garde l’amena à réaliser des instruments parfois particulièrement audacieux, comme nous avons pu en être témoins à Vichy Enchères, lors de la vente en 2012 d’une étonnante mandoline cubiste réalisée à Rome en 1929. Totalement subversive dans le domaine de la facture instrumentale et unique modèle connu, cet instrument était à la fois une œuvre d’art et un modèle 5bis très abouti.
Moins d’une dizaine d’années après l’ouverture de son atelier romain, Embergher fut récompensé pour ses instruments. Ainsi, en 1897, il reçut une médaille d’or lors d’une exposition internationale consacrée aux nouvelles inventions à Vienne. Cette distinction intervint la même année que le dépôt, à Rome, le 23 janvier, d’un brevet concernant notamment une touche surélevée et réglable. De nouvelles récompenses suivirent à Turin en 1898 puis à Paris en 1900[1].
Le succès de la maison ne cessa dès lors de croître et en 1913, il fut fait Cavaliere della Corona d’Italia.
[1] Alfred Woll, op. cit., pp. 61-62

Les mandolines d’orchestre occupaient une place essentielle dans la pratique musicale de l’époque. À partir de la fin du XIXème siècle, le succès croissant de la mandoline favorisa en effet la multiplication des ensembles et des orchestres à plectre, réunissant plusieurs instruments de la même famille. Embergher participa pleinement à cette évolution en développant des instruments adaptés aux différents registres de ces formations. En 1897, il présenta ainsi un quatuor conçu sur le modèle du quatuor à cordes, composé de deux mandolines, d’une mandola ténor et d’un mandocello. Sa production s’étendait également à la mandola à l’octave, au liuto cantabile, au quartino, au terzino ou encore à la mando-basse, permettant ainsi de couvrir une large étendue de registres. Pour la mandoline elle-même, Embergher développa parallèlement plusieurs modèles destinés à la pratique orchestrale, numérotés de 1 à 4. Ces numéros ne correspondaient pas à des registres différents, mais à différentes déclinaisons de la mandoline d’orchestre, qui se distinguaient notamment par leur construction, leurs matériaux et leur degré de finition. Cette gamme permettait ainsi de répondre aux besoins et aux moyens de musiciens différents, depuis les modèles Orchestra les plus simples jusqu’au richement décoré n° 4, avant de passer aux modèles de concert et de soliste n° 5, 5 Bis et 6. Les mandolines d’orchestre n’en bénéficiaient pas moins des recherches menées par Embergher sur la sonorité et la construction de l’instrument, notamment sur le barrage de la table d’harmonie
La plus ancienne mandoline de notre ensemble est un Model Orchestra 2 réalisé en 1913. L’Orchestra n° 2 était l’un des modèles conçus par Embergher pour la pratique collective de la mandoline. Comme souvent chez le luthier, sa conception évolua au cours du temps et les exemplaires conservés présentent certaines variations, notamment dans le nombre de côtes composant la caisse. Celui de 1913 présenté ici en possède vingt-six, tandis que des Orchestra n° 2 plus tardifs peuvent en compter vingt-huit. Il conserve néanmoins les principales caractéristiques de la mandoline romaine développée par Embergher, associant une caisse profonde à une touche prolongée au-dessus de la table et à une construction pensée pour offrir précision et équilibre sonore.
Sa caisse est constituée de vingt-six côtes et l’instrument porte une étiquette Luigi Embergher ainsi qu’une marque au fer “Luigi Embergher Roma” au revers de la tête. Comme de coutume chez les Embergher, l’instrument est soigné dans ses moindres détails et présent notamment sur la touche et le pourtour de la bouche des ornements de nacre. Les quatre modèles dits d’orchestre – dont fait partie celui-ci – étaient tous richement décorés.
Ce modèle mérite également notre attention puisqu’il correspond à une période particulièrement importante pour la maison. Comme nous l’avons vu, c’est précisément en 1913 qu’Embergher reçut le titre de Cavaliere della Corona d’Italia. C’est également cette année-là que son magasin romain fut transféré de la Via dei Greci à la Via Belsiana.




Le succès rencontré par les instruments d’Embergher s’accompagna d’un important développement de sa production.
“Vers 1920, à l’apogée de son succès, il employait 15 apprentis, ouvriers et maîtres artisans, fabriquant jusqu’à 100 mandolines par mois.”
Alfred Woll, op. cit. p.67
C’est précisément durant cette période de prospérité que furent réalisées les premières mandolines de notre ensemble. Ainsi, en 1921, Luigi Embergher réalise cette mandoline Model Orchestra 1 – un bel exemple de la qualité de facture atteinte par la maison au début des années 1920. Sa touche de concert et la finesse du décor de nacre ornant la touche et le pourtour de la tête révèlent un savoir-faire minutieux.
La présence dans une même vente d’une Orchestra 1 et d’une Orchestra 2 offre par ailleurs une occasion intéressante de confronter deux instruments appartenant à cette gamme, bien que huit années séparent nos deux exemplaires. Une différence apparaît immédiatement dans la construction de leur caisse, concernant les côtes, puisque l’Orchestra 2 de 1913 en possède vingt-six côtes, contre dix-huit pour l’Orchestra 1 de 1921. Le nombre de côtes constitue un élément important dans l’étude des mandolines Embergher, sans pouvoir naturellement être retenu comme seul critère d’identification.
Réalisée en 1921, notre Orchestra 1 précède de quelques années la standardisation progressive de la production Embergher. Au milieu des années 1920, la gamme est en effet largement établie et comprend deux modèles d’étude – les Tipo A et Tipo B -, quatre modèles d’orchestre numérotés de 1 à 4 et plusieurs mandolines destinées aux solistes et au concert.



Le troisième instrument est sans doute le plus emblématique de notre ensemble. Réalisé en 1929, ce Model 5 Bis appartient aux mandolines de soliste et de concert les plus prestigieuses de la maison Embergher. Le modèle cristallise plusieurs décennies de recherches menées par le luthier sur la construction et les qualités acoustiques de la mandoline. Plus grand et plus robuste que les modèles antérieurs, il se distingue notamment par une caisse à trente-quatre côtes cannelées et par une conception privilégiant avant tout la sonorité de l’instrument pour la pratique soliste.
Le 5 Bis acquit ainsi une réputation particulière auprès des musiciens. Woll le présente comme le modèle phare d’Embergher en matière de sonorité et de confort de jeu, dont la conception resta pratiquement inchangée jusqu’à la fermeture de l’atelier. Il souligne notamment la puissance et la brillance de sa sonorité, qui lui permettaient aussi bien de répondre aux exigences d’un soliste que de s’imposer au sein d’un ensemble.
“Pour de nombreux musiciens, la légendaire Embergher n° 5b est un chef-d’œuvre abouti et le couronnement de l’œuvre d’Embergher. En tant que mandoline de solo, elle possède une sonorité puissante ; elle a un son brillant et sait s’imposer au sein d’un ensemble. La table d’harmonie est d’une qualité exceptionnelle.”
Alfred Woll, op. cit., p. 71
Notre exemplaire présente en outre l’intérêt d’avoir été réalisé en 1929, à une période difficile pour la maison. En effet, à partir de 1928, la diminution des commandes entraîna une forte réduction de la production qui s’ensuivit d’une fermeture temporaire de l’atelier, avant une reprise du travail en 1930. Cette mandoline s’inscrit ainsi dans les dernières années durant lesquelles Luigi Embergher demeura à la tête de l’entreprise, qu’il transmit finalement à Domenico Cerrone en 1938.



La dernière mandoline de notre ensemble s’inscrit dans une période de rupture et de transition pour la maison Embergher. Datée de 1949, elle porte l’étiquette de Domenico Cerrone mais conserve, sur la tête, la marque au fer Luigi Embergher. La présence des deux noms sur un même instrument est un témoignage matériel de cette période charnière, entre héritage de la maison Embergher et nouvelle direction de l’atelier. En effet, Domenico Cerrone connaissait intimement la production d’Embergher. Né en 1891, il avait commencé très jeune son apprentissage auprès du luthier et devint l’un des principaux maîtres artisans de son atelier, Woll le considérant même comme probablement le meilleur d’entre eux[1]. En 1938, Luigi Embergher lui transmit finalement l’entreprise ainsi que le droit de poursuivre la production sous son nom.
Cerrone poursuivit dès lors la fabrication des mandolines et le savoir-faire de son maître, en maintenant les exigences de qualité qui avaient fait la réputation de la maison.
[1] Alfred Woll, op. cit. p.70
“Cerrone poursuivit l’activité dans l’esprit d’Embergher et avec le même souci de qualité.”
Alfred Woll, op. cit., p. 70
Cerrone ne se contenta toutefois pas de reproduire les instruments de son prédécesseur. Après la mort d’Embergher en 1943, il fit notamment évoluer le barrage de la table d’harmonie en utilisant des barres moins hautes, au profil plus triangulaire et à l’inclinaison plus prononcée. Ces modifications semblent témoigner de nouvelles expérimentations destinées à faire évoluer la sonorité des instruments. Réalisé en 1949, notre Model B illustre ainsi particulièrement bien cette période de transition. Six ans après la disparition de Luigi Embergher, il témoigne à la fois de la permanence de son héritage et des évolutions introduites par Domenico Cerrone. La marque Embergher apposée sur sa tête prend alors tout son sens, rappelant la filiation directe entre les deux luthiers.



Réunies dans une même vente, ces quatre mandolines permettent ainsi de parcourir près de quarante ans d’histoire de la maison Embergher. Des modèles d’orchestre aux instruments destinés aux solistes, elles témoignent de l’évolution constante d’une production marquée par les recherches de Luigi Embergher sur la construction et les qualités sonores de la mandoline. Le Model B de 1949 prolonge enfin cette histoire au-delà de la disparition du luthier, illustrant la transmission de son savoir-faire à Domenico Cerrone et la permanence de son héritage.
Vichy Enchères invites you to discover four mandolins that trace nearly forty years of the history of the renowned Luigi Embergher company. From the 1913 Orchestra 2 to Domenico Cerrone’s 1949 Model B, including the 1921 Orchestra 1 and the famous 1929 5 Bis, these instruments bear witness to the evolution of Embergher’s production and the passing down of its craftsmanship..