Le 3 décembre 2026, Vichy Enchères vous propose de découvrir un rare archet de violon de Nikolaï Ferdinandovitch Kittel, réalisé à Saint-Pétersbourg vers 1850. Surnommé le “Tourte russe” en raison de la qualité de ses archets et de leur parenté avec ceux de François-Xavier Tourte, Kittel jouissait d’une grande réputation auprès des musiciens de son époque. Ses instruments étaient et restent, de son vivant jusqu’à aujourd’hui, particulièrement recherchées et apparaissent rarement sur le marché. Outre sa rareté, l’archet de la vente possède une provenance remarquable puisqu’il a appartenu à Léopold Auer, l’un des plus célèbres professeurs de violon de son temps. Ce dernier l’a acquis à Saint-Pétersbourg en 1916, avant de l’offrir à son élève Ignace Weissenberg, qui le joua avec son violon de Lorenzo Storioni durant toute sa carrière.





BBien que ses archets soient aujourd’hui considérés comme parmi les plus remarquables du XIXème siècle, la vie de Nikolaï Ferdinandovitch Kittel est longtemps restée méconnue.
C’est grâce aux recherches menées par Klaus Grünke, Josef P. Gabriel, Yung Chin et Andy Lim – qui ont notamment mis au jour plusieurs documents d’archives – que la vie et l’activité de Nikolaï Kittel ont été connues de manière beaucoup plus précise[1].
Il serait né en 1805 ou 1806, comme nous renseigne son acte de mariage de 1841, qui indique un âge de 35 ans. Son certificat d’apprentissage, en date du 3 juillet 1825, a aussi été retrouvé.
Ce dernier nous apprend que Kittel, sujet autrichien né à Saint-Pétersbourg, effectua plusieurs années d’apprentissage auprès du luthier Nevall.
Les maîtres de la corporation attestent notamment qu’il “s’est comporté avec honnêteté et diligence pendant toute cette période”, avant de satisfaire à son examen et d’obtenir le statut de compagnon[2].
Trois ans plus tard, en 1828, Kittel fut nommé luthier des orchestres impériaux.
[1] Klaus Grünke, Josef P. Gabriel, Yung Chin et Andy Lim, The Bows of Nikolai Ferdinandovich Kittel / Die Bogen des Nikolai Ferdinandovich Kittel, Cologne, Darling Publications, 2011
[2] Certificat d’apprentissage de Nikolaï Kittel, Saint-Pétersbourg, 3 juillet 1825, reproduit dans The Bows of Nikolai Ferdinandovich Kittel, op. cit., traduction personnelle
“À partir de 1835, Nikolai Kittel père occupa le poste de fournisseur des théâtres impériaux, une fonction qui le mit très certainement en contact quasi permanent avec les plus grands musiciens de l’époque.”[1]
[1] The Bows of Nikolai Ferdinandovich Kittel, op. cit., traduction personnelle
Son atelier était installé sur la célèbre avenue Nevski, à l’angle de l’actuelle rue Mikhaïlovskaïa, non loin du palais Mikhaïlovski. Un emplacement de choix, au cœur de la capitale impériale, où se côtoyaient les musiciens de Cour, les virtuoses étrangers et les grandes familles aristocratiques. Attestant de sa réputation, Kittel est cité par le prince Nikolaï Ioussoupov – grand collectionneur d’instruments – dans sa Luthomonographie. Le prince le qualifie d’artisan “ habile et consciencieux”[2]. Quelques décennies plus tard, en 1904, le baron von Lütgendorff écrit à son tour :
“Kittel a longtemps été le meilleur luthier de Russie et fabriquait également d’excellents archets.”[3]
[3] Freiherr von Lütgendorff, Die Geigen- und Lautenmacher, 1904, cité dans The Bows of Nikolai Ferdinandovich Kittel, op. cit., traduction personnelle
À sa mort, en 1868, son fils Nikolaï reprend l’atelier familial, qu’il poursuit jusqu’en 1873, date à laquelle la propriété est vendue et remplacée par un nouvel édifice qui devait devenir le prestigieux Grand Hôtel d’Europe de Saint-Pétersbourg[4].
[2] Prince Nikolaï Ioussoupov, Luthomonographie, cité dans The Bows of Nikolai Ferdinandovich Kittel, op. cit., traduction personnelle
[4] The Bows of Nikolai Ferdinandovich Kittel, op. cit., 2011
Les archets de Kittel lui valurent très tôt une renommée internationale. Comme le rappelle Bernard Millant dans l’avant-propos de la monographie consacrée à l’archetier :
“Depuis des décennies, le monde de la lutherie et de l’archeterie connaît ce grand nom : Nicolas Kittel, et beaucoup d’entre nous l’appellent à juste titre « le Tourte russe »”[1]
[1] Bernard Millant, avant-propos de The Bows of Nikolai Ferdinandovich Kittel, op. cit., 2011
Cette comparaison avec François-Xavier Tourte (1747-1835) – considéré comme l’un des fondateurs de l’archèterie moderne – est particulièrement révélatrice de la qualité de son travail.
“Les passionnés d’archets le décrivaient souvent comme le « Tourte russe ». Un catalogue de vente Wurlitzer de 1931 montre que les archets de Kittel se classaient juste derrière ceux de Tourte en termes de valeur et au-dessus de ceux de la plupart des grands archetiers français. […] Un article paru en 1966 dans le *Music Journal*, intitulé « Nikolaus Ferder Kittel : le Tourte russe » et signé Harvey Whistler, a présenté les premières données essentielles sur sa vie, tirées d’une publication russe peu connue de 1952”[2]
[2] The Bows of Nikolai Ferdinandovich Kittel, op. cit., 2011, traduction personnelle
Il faut dire que, sur le plan technique, Kittel s’inspira largement des modèles français, et plus particulièrement de ceux de Tourte, dont il étudia avec attention les proportions et les caractéristiques stylistiques, en “observateur très précis”[3].
[3] The Bows of Nikolai Ferdinandovich Kittel, chapitre “The Sticks”, traduction personnelle


Depuis les années 2000, moins d’une dizaine d’archets de violon de Nikolaï Kittel ont été recensés sur le marché, témoignant de leur extrême rareté. Celle-ci s’explique en partie par l’importance de son activité auprès des orchestres impériaux. Elle était déjà soulignée par les spécialistes de l’archèterie à la fin du XIXème siècle. Ainsi, William C. Retford écrivait en 1964 :
“Son œuvre est rare : St. George [le premier spécialiste à avoir écrit sur les archets en 1896] a déclaré n’en avoir jamais vu. Les rares exemplaires que nous avons vus ne sont pas représentatifs du travail allemand, car ils présentent un caractère tout à fait particulier, inspiré du modèle Tourte.”[1]
[1] William C. Retford, Bows and Bow Makers, Londres, William Reeves, 1964, traduction personnelle, cité dans The Bows of Nikolai Ferdinandovich Kittel, op. cit., 2011
L’exemplaire présenté par Vichy Enchères le 3 décembre 2026 est donc exceptionnel. Comme l’indiquent Klaus Grünke et Josef P. Gabriel – deux des auteurs de la monographie de référence sur Kittel – l’archet est un beau témoignage de sa facture autour de 1850, et porte l’estampille originale : “Kittel”.
L’instrument offre un remarquable témoignage de la facture et du soin apporté par l’archetier dans le choix des bois, “généralement de la plus haute qualité et d’une grande beauté”[1].
Le grand savoir-faire et le haut degré de perfectionnement de Kittel expliquent que ses archets furent estimés et recherchés, dès son vivant, par les plus grands musiciens européens.
Le célèbre violoniste belge, Henri Vieuxtemps, en est un parfait exemple – réputé pour en avoir possédé six ![2]
Une prédilection pour les archets du maître de Saint-Pétersbourg partagée, quelques décennies plus tard, avec un autre immense violoniste : Léopold Auer.
[1] The Bows of Nikolai Ferdinandovich Kittel, op. cit., 2011, traduction personnelle
[2] Archives d’Evgenij Vitachek, citées dans The Bows of Nikolai Ferdinandovich Kittel, op. cit., 2011


Né en Hongrie en 1845, Léopold Auer fut l’un des violonistes et pédagogues les plus influents de son époque.
Formé à Budapest et à Vienne, puis auprès du célèbre violoniste allemand Joseph Joachim, il mena d’abord une brillante carrière de concertiste, devenant premier violon des orchestres de Düsseldorf et de Hambourg.
En 1868, sur la recommandation d’Anton Rubinstein, il fut appelé à Saint-Pétersbourg pour succéder à Henryk Wieniawski comme professeur de violon au Conservatoire.
Il y enseigna pendant près d’un demi-siècle, jusqu’à la révolution de 1917.
Violoniste de la cour impériale, premier violon du quatuor de la Société musicale russe et étroitement associé à la vie musicale du théâtre Mariinski, Léopold Auer fut l’une des figures majeures de la vie artistique de Saint-Pétersbourg.
Son prestige était tel que plusieurs compositeurs russes – tels qu’Alexandre Glazounov, Sergueï Taneïev et Anton Arenski – lui dédièrent des œuvres.
L’un des plus célèbres, Piotr Ilitch Tchaïkovski, lui dédicaça son célèbre Concerto pour violon – Concerto qu’Auer jugea d’abord trop difficile, avant de l’intégrer à son répertoire.
“Auer possède toutes les qualités d’un grand violoniste : plénitude du son, maîtrise parfaite de toutes les difficultés techniques et véritable sentiment musical.”[1]
[1] George Grove, dir., A Dictionary of Music and Musicians, XIXème siècle, traduction française personnelle
C’est en 1916 que Léopold Auer acquit cet archet de Nikolaï Kittel. La date de cette acquisition est particulièrement intéressante. En effet, en pleine Première Guerre mondiale, Saint-Pétersbourg – rebaptisée Pétrograd en 1914 – traversait les dernières années du régime impérial.
Alors âgé de soixante et onze ans, Auer enseignait depuis près d’un demi-siècle au Conservatoire et jouissait d’une immense réputation. Dans son autobiographie, My Long Life in Music, publiée en 1923, il évoque notamment son activité durant la saison 1915-1916, au cours de laquelle son élève Jascha Heifetz se produisait à Saint-Pétersbourg et à Moscou – un élève à qui il offrit également un archet Kittel. Après la révolution de 1917, Auer quitta la Russie avec notamment deux archets Kittel en poche[2], et poursuivit son activité aux États-Unis, à New York et au Curtis Institute de Philadelphie.
[2] Stefan Hersh et Julian Hersh, “The Bows of Nikolai Kitte”, Tarisio, 3 mars 2015


Léopold Auer fut un professeur renommé et très influent. Pendant près de cinquante ans, il forma plusieurs générations de violonistes, les orientant dans le choix de leurs instruments et leur conseillant particulièrement les archets Kittel.
Parmi ses élèves figuraient, nous l’avons vu, Jascha Heifetz, mais aussi Mischa Elman, Nathan Milstein et Efrem Zimbalist, qui comptent parmi les plus grands virtuoses du XXème siècle.
Son enseignement contribua ainsi à faire rayonner l’école russe du violon bien au-delà des frontières de l’Empire.
L’arrivée de Léopold Auer à Saint-Pétersbourg coïncide avec les dernières années d’activité de la maison Kittel. En effet, Nikolaï Kittel père mourut en avril 1868, quelques mois avant l’installation d’Auer dans la capitale russe, au mois de septembre.
Les deux hommes ne purent donc pas se rencontrer à Saint-Pétersbourg. En revanche, le fils de Kittel, Nikolaï Nikolaïevitch, poursuivit l’activité de l’atelier jusqu’en 1873, à Viborg[1]. Auer a donc probablement rencontré Kittel fils durant cette période pour se procurer l’archet de la vente Vichy Enchères du 3 décembre 2026.
Rappelons qu’Auer était particulièrement attentif aux instruments utilisés par ses élèves, sur lesquels il exerçait une grande influence. Il n’est donc pas étonnant de retrouver plusieurs archets de Kittel chez ces virtuoses.
Il offrit un archet Kittel à Sacha Heifetz, l’un de ses élèves préférés du Conservatoire de Saint-Pétersbourg, aux côtés d’Ignace Weissenberg, à qui il offrit aussi un archet…
[1] Informations tirées de The Bows of Nikolai Ferdinandovich Kittel, op. cit., 2011





C’est précisément l’archet de la vente Vichy Enchères du 3 décembre que Léopold Auer offrit à Ignace Weissenberg (1902-1987). Né à Varsovie en 1902, ce violoniste polonais fit preuve de dons exceptionnels dès son enfance. Après un premier concert à neuf ans avec l’Orchestre philharmonique de Varsovie, il fut admis, en 1913, dans la classe de violon d’Auer au Conservatoire impérial de Saint-Pétersbourg, alors qu’il n’avait que onze ans. Comme nous venons de le signaler, il y côtoya Sacha Heifetz et Nathan Milstein et comptait parmi les élèves préférés du maître :
“Son élève le plus réputé fut Jasha Heifetz. À cette époque, Ignace, son condisciple ainsi que celui de Nathan Milstein, était l’autre élève favori du maître.”[1]
[1] “Origine de la collection Weissenberg”, dans La journée du mercredi, archive familia
À dix-huit ans, Weissenberg était déjà professeur au Conservatoire d’Odessa. De retour en Pologne en 1922, il entreprit une brillante carrière internationale qui le conduisit dans les grandes capitales européennes et aux Etats-Unis.
En 1945, le journaliste J.-M. Nussbaum lui consacrait dans L’Impartial un article, le qualifiant de musicien :
“reconnu comme un des meilleurs violonistes contemporains”[2].
[2] J.-M. Nussbaum, “Un des plus grands violonistes contemporains. Ignace Weissenberg est notre hôte depuis deux ans”, L’Impartial, 15 février 1945
Malheureusement, la Seconde Guerre mondiale interrompit sa carrière. En décembre 1939, il dut fuir Varsovie avec son épouse et abandonner ses biens, dont une précieuse bibliothèque musicale comprenant notamment des manuscrits de Paganini. Il évoquait cela avec émotion dans l’article de 1945, parlant de ces :
“trésors d’art que l’on ne possède qu’une fois dans sa vie […] qu’on met trente ans à rassembler et que l’on perd en un instant”[3].
[3] J.-M. Nussbaum, L’Impartial, 15 février 1945
Chose particulièrement émouvante pour l’histoire de notre archet, Weissenberg n’emporta dans sa fuite que trois instruments :
“La défaite de la Pologne, laissant derrière eux toute leur famille, leurs amis et tous leurs biens (y compris toutes les partitions), pour ne prendre avec eux qu’une petite valise et un étui contenant son violon et ses deux archets préférés. Ils traversent la Hongrie et l’Autriche pour se rendre en Italie. Cette frontière-là, cependant, ils ne pourront la franchir et devront regagner Vienne.”[1]
[1] “Origine de la collection Weissenberg”, dans La journée du mercredi, archive familiale
Parmi ces deux archets figurait le Kittel offert par Auer, qu’il conserva et joua toute sa vie. L’instrument aurait ainsi accompagné le violoniste dans son exil à travers l’Europe, jusqu’à son installation en Suisse, à La Chaux-de-Fonds, en 1943, où il reprit sa carrière et devint professeur du Conservatoire de la ville.
Lors d’un concert organisé avec Georges-Louis Pantillon, il rendit hommage à Auer, interprétant notamment le Concerto pour violon de Beethoven de mémoire, avec les cadences de Joachim et d’Auer.
“Le son de ce violoniste est réellement inimitable : extraordinaire d’ampleur, de poésie, de rigueur et de précision en même temps. Vraiment, il recrée Beethoven avec une chaleur et un mouvement prodigieux.”[2]
[2] J.-M. Nussbaum, L’Impartial, 15 février 1945
Grand connaisseur des instruments à cordes, il constitua une importante collection de violons et d’archets, dont quelques modèles furent présentés à Vichy Enchères le 1er décembre 2016.
Parmi tous ses instruments, deux occupèrent cependant toute sa vie une place privilégiée, tous les deux liés à Léopold Auer.
Son violon de Lorenzo Storioni, acquis par son père à Saint-Pétersbourg sur les conseils d’Auer, et cet archet de Kittel, offert par son maître…




L’archet de Nikolaï Kittel présenté par Vichy Enchères le 3 décembre 2026 est donc remarquable à plus d’un titre. Réalisé à Saint-Pétersbourg vers 1850, il témoigne du savoir-faire de celui que l’on surnommait le “Tourte russe”, mais aussi de l’intérêt que ses archets suscitèrent auprès des grands violonistes. Sa provenance lui donne une valeur historique supplémentaire puisqu’il a appartenu à Léopold Auer avant d’être offert à l’un de ses élèves préféré, Ignace Weissenberg, qui l’emporta avec lui dans sa fuite de Pologne et le joua sur son Storioni durant toute sa carrière.
On 3 December 2026, Vichy Enchères invites you to discover a rare violin bow by Nikolai Ferdinandovich Kittel, made in Saint Petersburg around 1850. Nicknamed the “Russian Tourte” due to the quality of his bows and their similarity to those of François-Xavier Tourte, Kittel enjoyed a fine reputation amongst the musicians of his time. His instruments were, and remain to this day, highly sought-after and rarely appear on the market. In addition to its rarity, the bow in this sale boasts a remarkable provenance, having belonged to Léopold Auer, one of the most famous violin teachers of his time. He acquired it in St Petersburg in 1916, before presenting it to his pupil Ignace Weissenberg, who played it with his Lorenzo Storioni violin throughout his career.