Vichy Enchères

Deux violoncelles de Lorenzo Storioni

La vente du 4 juin 2026 réunit deux violoncelles de Lorenzo Storioni, faits à Crémone respectivement vers 1780 et en 1792. Une telle conjoncture est exceptionnelle – les violoncelles du luthier crémonais étant extrêmement rares. Il est, en effet, inouï de pouvoir observer simultanément deux instruments de Storioni, d’autant plus qu’ils témoignent chacun d’un des deux modèles caractéristiques de la production de luthier.


Lorenzo Storioni et la lutherie crémonaise

Crémone à la fin du XVIIIe siècle

“Cet artiste véritablement polyvalent et exceptionnel a, presque à lui seul, détourné la lutherie crémonaise de sa course effrénée vers l’abîme.”

Traduction de Dmitry Gindin, The Late Cremonese Violin Makers, Edizioni Novecento

La place de Lorenzo Storioni s’inscrit dans un moment charnière de l’histoire de Crémone. La mort d’Antonio Stradivari en 1737, de Giuseppe Guarneri del Gesù en 1744, puis de Carlo Bergonzi en 1747, marquent la fin de l’apogée de la lutherie crémonaise. Toutefois, il ne faut pas comprendre cette période comme une rupture soudaine, mais plutôt comme un déclin progressif, déjà perceptible dans les dernières années des grands ateliers.

Après 1747, Crémone demeure une ville prestigieuse, mais son rôle change. Les plus beaux instruments anciens quittent progressivement la ville et commencent à être recherchés par une clientèle fortunée, tandis que les luthiers encore actifs travaillent davantage pour un marché local, moins aristocratique. La concurrence d’autres centres italiens – tels que Milan, Turin, Venise ou Mantoue – s’affirme, et l’accès aux bois et vernis de grande qualité devient plus difficile.

C’est dans ce contexte que se développe ce qu’on a appelé la lutherie “crémonaise tardive”[1], dont Lorenzo Storioni en est la figure centrale.


[1] Dmitry Gindin, The Late Cremonese Violin Makers, Edizioni Novecento

Lorenzo Storioni

Né à Crémone le 10 novembre 1744, Lorenzo Storioni appartient à une génération qui n’a pas connu directement l’âge d’or, mais qui hérite indirectement.

“Il est très improbable que Storioni ait eu le moindre contact avec l’atelier de Michele Angelo Bergonzi, puisqu’il n’avait que treize ans lorsque Michele Angelo mourut […] Zosimo Bergonzi (mort en 1779) fut sans doute le seul luthier vivant à Crémone capable de susciter l’intérêt de Storioni pour la lutherie en tant que profession. Ainsi, entouré de diverses influences issues du passé de Crémone, Storioni a pu s’inscrire dans la lignée des techniques et du style déjà bien établis tant par les fils d’Antonio Stradivari et de Carlo Bergonzi que par les descendants de Francesco Rugeri.”

Dmitry Gindin, The Late Cremonese Violin Makers, Edizioni Novecento

Son activité est attestée dès la fin des années 1760. Marié en 1771, il s’impose progressivement comme le principal luthier de Crémone dans les décennies suivantes, notamment dans les années 1780, période la plus féconde de sa production. Il travaille alors avec son apprenti Giovanni Rota.

À partir du tournant du XIXème siècle, sa production décline et ses dernières années sont marquées par des déplacements encore mal documentés, avant son retour à Crémone où il meurt en 1816 dans des conditions modestes.

“Les meilleurs instruments fabriqués par Storioni durant ces années [environ de 1780 à 1790] soutiennent favorablement la comparaison avec les réalisations des deux autres grands luthiers de la fin du XVIIIe siècle, Balestrieri et G.B. Guadagnini […] Peu d’œuvres de cette époque sont aujourd’hui disponibles pour l’étude.”

Loin de chercher à reproduire les modèles de l’âge d’or, Storioni affirme une identité propre. Ses instruments, souvent plats, assez larges, rarement longs, se distinguent par des coins larges, un filet marqué, des bois souvent locaux et un vernis sec, jaune-orangé à rouge-orangé. Par sa facture, il contribue à définir une nouvelle manière de faire à Crémone dans les années 1770-1790[1], dont témoignent les deux violoncelles présentés à Vichy Enchères.


[1]  Dmitry Gindin, The Late Cremonese Violin Makers, Edizioni Novecento

Les deux violoncelles de la vente du 4 juin 2026

“Étant donné qu’il est né à peine trois semaines après l’un des événements les plus tristes de l’histoire de Crémone – la mort prématurée de Guarneri del Gesù -, j’aime à considérer les meilleures œuvres de Storioni comme la continuité de l’esprit de ce grand maître.”

Le violoncelle vers 1780 : un modèle plus ample

Comme l’explique Jonathan Marolle, la production de Storioni en matière de violoncelles se distingue essentiellement par deux grands types de modèles, à savoir un modèle court et trapu, et un modèle plus grand et large. Le premier instrument, fait à Crémone vers 1780, porte une étiquette de Storioni et présente une longueur de corps de 740 mm, sensiblement supérieure à celle du violoncelle de 1792.

“On est ici en présence d’un bon exemple de violoncelle assez grand chez Storioni, avec un corps moins trapu, plus large et avec des C plus grands.”

Entretien avec Jonathan Marolle, Maison Vatelot-Rampal, expert lutherie près la cour d’appel de Paris, avril 2026

Ce modèle se caractérise par une silhouette plus ouverte, avec des proportions moins ramassées. Les coins sont plus développés et l’allure générale est imposante.

Jonathan Marolle attire également l’attention sur le choix du bois :

“Le bois chez Storioni révèle des pratiques locales, ici il s’agit d’érable champêtre.”

Entretien avec Jonathan Marolle, Maison Vatelot-Rampal, expert lutherie près la cour d’appel de Paris, avril 2026

Ce détail est révélateur des conditions de production de la lutherie crémonaise tardive, dans un contexte d’accès plus limité aux matériaux les plus prestigieux, obligeant les luthiers à recourir à des ressources locales. L’instrument présente par ailleurs une tête italienne plus tardive, non d’origine, ainsi que des traces de vers et différentes altérations du fond, témoignant de son ancienneté et de son usage.

Provenance : un instrument en lien avec l’Orchestre de Paris

Ce violoncelle a appartenu à Jeanine Tétard, violoncelliste de l’Orchestre de Paris pendant quarante-six ans et, dès lors, est étroitement lié à la vie musicale française de la seconde moitié du XXème siècle. Jeanine Tétard fait partie des musiciens ayant accompagné les premières décennies de l’orchestre, après la dissolution de la Société des Concerts du Conservatoire. Son parcours est lié à celui de son mari, Albert Tétard, violoncelle solo de l’Orchestre de Paris de 1967 à 1987. Au fil de sa carrière, elle a connu plusieurs générations de chefs et de répertoires, travaillant notamment sous la direction de Herbert von Karajan, Georg Solti et Daniel Barenboim, ainsi qu’avec Christoph Eschenbach.

Elle prit également part à de nombreuses tournées internationales, notamment au Japon.

Dans un entretien accordé en 2015 à la veille de son départ de l’Orchestre de Paris, Jeanine Tétard insistait sur le plaisir jamais démenti de jouer, même après plusieurs décennies, et sur l’attachement profond à certaines œuvres du répertoire[1].

La fin de sa carrière est marquée par un dernier concert à Paris, en 2015, suivi d’une tournée en Andalousie, notamment à Grenade.


[1] Orchestre de Paris, “Le portrait de la semaine”, 23 juin 2015

Le violoncelle de 1792

Le second instrument, un violoncelle fait à Crémone en 1792, est, quant à lui, caractéristique de l’autre modèle identifié dans la production de Storioni. En effet, celui-ci est nettement plus petit que le premier modèle, avec une longueur de corps de 720 mm.

“Cet instrument est particulièrement intéressant. Il a gardé son étiquette d’origine et il est typique de l’autre type de violoncelle courant chez Storioni, c’est-à-dire un modèle assez court, plutôt trapu, avec des petits C étroits et assez carrés.”

Entretien avec Jonathan Marolle, avril 2026

L’instrument s’éloigne ainsi des grands modèles plus allongés, pour se rapprocher de conceptions plus courtes et larges dans la partie centrale, que l’expert rapproche de certaines traditions vénitiennes. “Dans les tailles, si on voulait faire des comparaisons, on dirait qu’on s’inspire de ce qui se faisait à Venise, avec des instruments plus courts […] loin des grands modèles de Stradivari.”

Entretien avec Jonathan Marolle, Maison Vatelot-Rampal, expert lutherie près la cour d’appel de Paris, avril 2026

Les ouïes, relativement basses, petites et inclinées vers l’intérieur, ainsi que le vernis sec et fin, de teinte jaune-orangé, participent à la singularité de ce modèle.

Provenance : Cecilia Mihalyka Telmányi Thomsen et l’héritage musical d’Emil Telmányi

La provenance de ce violoncelle est particulièrement bien documentée. Il fut acquis en 1958 à Hambourg par Cecilia Mihalyka Telmanyi Thomsen, alors âgée de vingt ans. L’achat fut formalisé par son père, Emil Telmányi, violoniste hongrois-danois de premier plan.

Emil Telmányi fut également chef d’orchestre et pédagogue, proche du compositeur Carl Nielsen, dont il fut le gendre et l’interprète privilégié. Il mena une carrière de soliste internationale et contribua activement à la diffusion du répertoire scandinave. Son implication dans l’acquisition de ce violoncelle le replace dans un environnement artistique de premier plan, au contact des grandes figures de la vie musicale scandinave du XXème siècle.

L’instrument fut acheté auprès de la maison Georg Winterling à Hambourg, établissement fondé en 1890 et spécialisé dans le commerce et la restauration d’instruments anciens. Il passa également par la Maison Hamma & Co. de Stuttgart, fondée en 1864, l’une des plus importantes références européennes en matière de lutherie historique.

Le violoncelle accompagna Cecilia Mihalyka Telmanyi Thomsen tout au long de sa carrière, notamment au sein de l’Orchestre symphonique d’Aarhus, où elle joua pendant près de quarante ans.

La réunion de ces deux violoncelles de Lorenzo Storioni illustre une période charnière de la lutherie crémonaise, entre héritage des grands maîtres et affirmation d’un style propre. Chacun témoigne d’un des deux modèles caractéristiques de la production du luthier, offrant un aperçu de sa facture particulièrement rare. Leurs provenances, toutes deux liées à des figures marquantes de la vie musicale européenne, renforcent leur intérêt. Leur présentation conjointe lors de la vente du 4 juin 2026 est ainsi une opportunité unique d’étude et d’acquisition pour les chercheurs, musiciens et collectionneurs.


TWO CELLOS BY LORENZO STORIONI

The auction on 4 June 2026 brings together two cellos by Lorenzo Storioni, made in Cremona around 1780 and in 1792 respectively. Such an opportunity is exceptional – cellos by this Cremonese luthier are extremely rare. It is, in fact, unheard of to be able to view two Storioni instruments at the same time, especially as they each represent one of the two characteristic models of the luthier’s output.


Translation coming soon…

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